L'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne fête cet automne le 50e anniversaire de son accession au statut fédéral. Elle propose une série d'articles sur ses différentes facettes.

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Quand Maurice Cosandey prend la direction de l’Ecole polytechnique de l’Université de Lausanne (EPUL), le 1er avril 1963, il ne plaisante pas. Il n’a pas de stratégie, parce qu’il ne s’attendait pas à ce qu’on lui fasse cette proposition. En revanche, il annonce un objectif inébranlable: «Je ferai tout ce que je peux pour que l’Ecole polytechnique de Lausanne devienne une école polytechnique fédérale.» Six ans plus tard, l’institution cantonale devient l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), deuxième du pays à porter ce qualificatif après celle de Zurich. Bien que son histoire remonte au milieu du XIXe siècle, l’EPFL fête ses 50 ans de fédéralisme cette année.

De l’Ecole spéciale de Lausanne, née en 1853, il reste les noms école et Lausanne. Pourtant dès le départ, ses cinq fondateurs ont pour ambition l’excellence et le rayonnement au-delà des frontières de la capitale vaudoise. Dans cette école privée, ils souhaitent «former en Suisse de bons ingénieurs». En effet, les enfants de la deuxième révolution industrielle, qui a vu naître l’électricité et la chimie, sont jusque-là obligés de fréquenter les grandes écoles françaises ou allemandes. L’école veut former des bâtisseurs de haut niveau en leur enseignant la chimie, la physique, les mathématiques, le dessin, l’architecture et le génie civil. Les 11 premiers diplômes sont décernés en 1855, quelques semaines avant l’ouverture de l’Institut polytechnique de Zurich, future Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Rapidement, l’établissement romand acquiert la réputation d’être «une institution difficile et sélective», reflet de sa qualité.

Une vieille idée

Pour justifier un statut fédéral, Maurice Cosandey avance les mêmes arguments: «Le développement international des universités techniques. On voyait que tout le monde avait besoin de laboratoires nouveaux, d’équipements techniques. Je me disais que si on ne devenait pas une école fédérale, on n’aurait jamais les moyens pour être compétitifs», se souvenait en octobre 2016 le premier président disparu en décembre dernier.

Mais la partie n’est pas gagnée: en 1903 déjà, Adrien Palaz, directeur de ce qui s’appelait encore l’Ecole d’ingénieurs de l’Université de Lausanne, lance l’idée. En 1934, l’Ecole tente d’obtenir des crédits de la Confédération. Refusés. Quand Maurice Cosandey affirme son intention au conseiller d’Etat vaudois Pierre Oguey, celui-ci lui répond: «Mon pauvre Monsieur Cosandey, on ne regagne pas les batailles perdues!» Pas de quoi ébranler la détermination de l’ingénieur.

D’autant plus qu’il sera soutenu par deux bonnes fées, cantonale et fédérale. Le conseiller d’Etat vaudois Jean-Pierre Pradervand, avec lequel Maurice Cosandey prend son bâton de pèlerin, direction Berne. Au Schweitzerhof, de façon informelle, ils exposent leur projet au conseiller fédéral Hans Peter Tschudi. «Je vais vous appuyer dans cette demande en raison de l’excellence de votre école», conclut le chef du Département fédéral de l’intérieur. Les chevaux sont lancés.

1968, un «instant historique»

En 1968, les deux chambres du Parlement acceptent à l’unanimité la création d’une seconde EPF. La même année, les députés vaudois avalisent le transfert à la Confédération, également à l’unanimité. L’EPFL naîtra officiellement le 1er janvier 1969. Si la presse nationale est quasi unanime pour ce transfert, la presse locale se montre plus réservée. «Nous nous résignons à la reprise de l’Ecole polytechnique de Lausanne par la Confédération, mais nous ne nous en réjouissons pas. Nous ne la regrettons pas seulement parce qu’elle prive le canton de Vaud d’une de ses richesses», écrit Louis Guisan dans la Gazette de Lausanne du 30-31 mars 1968.

Deux mois plus tard, son collègue Jean-Bernard Desfayes expose l’autre côté de la médaille: «Réflexion faite, c’est plutôt un sentiment de fierté qui nous habite en cet «instant historique» (…) Car enfin, même si elle n’est plus strictement vaudoise, l’EPFL – c’est son nouveau sigle – reste à Lausanne. Il ne fait aucun doute que le «Poly» a été l’un des éléments déterminants dans le développement de l’agglomération zurichoise; il serait vraiment étonnant qu’il n’en aille pas de même pour la région lausannoise», commente son collègue, dans l’édition du 8 mai 1968.

La contestation estudiantine

Les politiques et une large partie de l’opinion publique saluent la nouvelle loi sur les EPF. Ce qui n’est pas le cas d’une fraction des étudiants de l’Ecole polytechnique fédérale à Zurich. Rappelons que nous sommes au printemps 1968, la révolte de la jeunesse américaine dans les universités a gagné l’Europe pour atteindre son paroxysme en mai à Paris. Elle n’épargne pas Zurich où un noyau d’étudiants du comité de l’Association des étudiants de l’Ecole de Zurich est d’avis que la loi est inacceptable, car insuffisante en ce qui concernait le «pouvoir étudiant». Ils lancent donc un référendum, qui aboutit. A Lausanne, les étudiants réunis en assemblée générale refusent de le soutenir. Ce n’est qu’après qu’ils furent certains que le rejet de la loi ne compromettrait pas la reprise de l’EPUL par la Confédération qu’ils se rallièrent, par solidarité, à leurs collègues de Zurich.

Dans les urnes, la loi est refusée le 1er juin 1969, à plus de 65%. Seuls les cantons de Vaud et Neuchâtel acceptent le texte. Mais on n’arrête pas un cheval au galop. Sur proposition de Hans Peter Tschudi, le Conseil fédéral édicte un arrêté qui fixe que l’EPFL est un établissement de même rang que l’ETH Zurich; par analogie, la loi de 1854 sur la création d’une école polytechnique est donc applicable. Le 24 juin 1970, les chambres votent une réglementation transitoire qui permet de combler les lacunes des bases juridiques en attendant une nouvelle loi sur les EPF, qui ne viendra qu’en 1991. L’étoile cantonale prend sa place dans le firmament fédéral.


Sources: «EPFL, histoires d’avenir, Polyrama, no 118, mai 2003», «Histoire de l’Ecole polytechnique Lausanne: 1953-1978», ouvrage collectif à l’initiative de Maurice Cosandey, PPUR.


Cinq présidents, cinq époques

L’histoire des 50 dernières années de l’EPFL, ce sont en partie ses présidents qui l’ont écrite. Bénéficiant d’une large marge de manœuvre, ils ont chacun apporté leur pierre à l’édifice, consolidant ses trois piliers, l’enseignement, la recherche auxquels s’est ajoutée l’innovation, et cultivant ses ambitions originelles d’excellence et de rayonnement. Objectifs largement atteints puisque l’EPFL figure aujourd’hui parmi les meilleures universités du monde.

La fédéralisation de l’Ecole ne constitue pas une rupture puisqu’elle découle de la qualité de son passé, mais un changement quasi moral. C’est dans tout le pays qu’il faut maintenant briller et Maurice Cosandey, avec son esprit visionnaire, s’y attachera les neuf années suivantes. Il créera notamment les départements qui constitueront l’épine dorsale de l'EPFL. Parallèlement, le nombre d’étudiants continue de croître avec une proportion croissante d’étrangers. L’intensification de la recherche se traduit par une hausse des doctorants qui passent de 44 en 1968 à 216 dix ans plus tard. Le président entame aussi un nouveau chantier, qui découle du premier: la construction des nouveaux bâtiments à Ecublens, qui durera vingt-cinq ans.

Quand le physicien Bernard Vittoz prend la présidence de l’EPFL, en 1978, il inaugure la première étape du nouveau campus. Il poursuivra son extension autant physique qu’académique en lançant notamment de nouvelles filières telles que l’informatique. L’école s’affiche toujours plus polytechnique et pluridisciplinaire. Autre axe de développement: la coopération avec l’industrie et la création d’entreprises. A l’époque, on ne parle pas de start-up, mais en 1991 naît la Fondation du Parc scientifique qui a pour vocation de garder les nouvelles entreprises et d’attirer les partenaires industriels sur le site d’Ecublens.

Sous l’ère de Jean-Claude Badoux, le corps enseignant – et par conséquent l’enseignement – prennent un coup de jeune. Au cours des deux premières années de son mandat, entamé en 1992, un tiers du corps professoral a été renouvelé. On abandonne la radiochimie, le génie atomique ou la conservation de la pierre au profit de la microtechnique et des systèmes de communication. Il amplifie l’œuvre de ses prédécesseurs, ouvrant davantage l’école sur le monde, incluant par exemple l’Inde et la Russie, renforçant encore ces liens avec l’industrie.

Avec le nouveau siècle, l’EPFL subit une révolution quasi copernicienne: le Conseil des EPF nomme un médecin à la tête de l’école d’ingénieurs, Patrick Aebischer. Les sciences de la vie, à l’interface entre l’ingénierie et les sciences de base, entrent par la grande porte. Sous sa houlette, l’EPFL flamboie, s’impose au plan national tout en atteignant une renommée internationale. Elle entraîne dans son sillage des institutions, l’UNIL, le CHUV, les HES, une région, l’arc lémanique, une discipline, la bio-ingénierie. L’EPFL sort de ses murs et ancre son assise en Suisse romande avec la création de sites satellite à Genève, Fribourg, Neuchâtel et en Valais. Le nombre d’étudiants explose, le campus aussi, avec la création de nouveaux bâtiments à l’aune du prestige toujours croissant de l’école.

Le chapitre de la présidence de Martin Vetterli, arrivé le 1er janvier 2017, reste encore à écrire (lire son interview en p. 3). Mais, en dépit de leurs personnalités et de leurs styles différents, les présidents signent le même livre. L’histoire d’une école où les valeurs d’hier perdurent et les défis se succèdent: la responsabilité sociale de l’ingénieur face aux nouvelles technologies, l’éthique, l’enseignement des sciences humaines, le positionnement par rapport à la sœur zurichoise, les relations avec l’industrie, les financements publics et privés, la coopération, la place à accorder aux femmes, la forte présence d’étudiants et de professeurs étrangers, la recherche fondamentale, la place de la science et le rôle de la technologie dans la société, l’intégration dans le tissu local, l’émergence de nouvelles disciplines, la poursuite de l’excellence, la remise en question, l’audace, l’ambition… Sans doute, autant d’ingrédients composant la recette de son succès.