Petit-déjeuner

Esther Alder, Madame le mère de Genève

Brillamment réélue le 10 mai à l’exécutif de la Ville de Genève, Esther Alder prend ses fonctions de maire ce 1er juin . L’élue verte le promet: sa mairie lui ressemblera en tous points

Petit-déjeuner avec Esther Alder

Madame le mère de Genève

Brillamment réélue le 10 mai à l’exécutif de la Ville, la Verte prend ses fonctions de maire ce 1er juin

L’élue le promet: sa mairie lui ressemblera en tout point

Quand elle n’a pas rendez-vous aux aurores avec Le Temps, Esther Alder petit-déjeune en famille, à la maison, sur le coup des 7h. Et que mange l’élue verte tous les matins du monde, à l’exception de ce vendredi 28 mai? Un bircher bio, en bonne écologiste? Un kiwi suisse, issu de l’agriculture durable? Pensez donc! «Des œufs et du bacon, rougit la conseillère administrative genevoise. C’est bizarre, mais c’est comme ça… Ça me donne de l’énergie pour la journée.» L’affaire est entendue: la nouvelle maire de Genève, en fonction depuis ce lundi, ne fait rien comme tout le monde.

La République s’en souvient d’ailleurs: si l’ordre naturel des choses avait été respecté, Esther Alder n’entamerait pas son année de mairie le 1er juin 2015, mais rendrait déjà l’écharpe à son successeur. Seulement voilà, la magistrate ne court pas après les honneurs et considère que le pouvoir, «c’est de le partager». L’année législative 2014-2015 était celle du bicentenaire de l’entrée de Genève dans la Confédération, elle avait préféré céder son tour à Sami Kanaan, son collègue socialiste chargé de la Culture.

Une décision pour le moins inhabituelle prise en 2012, qui avait estomaqué le microcosme et valu une volée de bois vert à la ministre de la Cohésion sociale et de la solidarité. «J’ai pris des coups, ça a été une douche froide. Mais j’ai appris», résume-t-elle en sucrant artificiellement son renversé, dans la pénombre matinale du Café du Bourg-de-Four.

Appris qu’en politique, passer son tour est à peu près aussi incompréhensible que de demander un aménagement d’agenda pour voir grandir ses enfants. Une autre incongruité dont elle eut, quelques mois plus tôt, l’outrecuidance de se rendre coupable, en suggérant de déplacer au mardi la séance du Conseil administratif pour avoir une petite chance d’apercevoir ses jumeaux le mercredi en fin d’après-midi.

«Amateurisme, incompétence, inconséquence!» s’était-on insurgé de gauche à droite devant cette requête de mère, désarmante d’honnêteté. «Pourtant, quand Guillaume Barazzone a fait à peu près la même suggestion un an plus tard, cette fois pour pouvoir honorer ses obligations d’élu fédéral, personne n’a tiqué», s’amuse aujourd’hui la malmenée d’hier. Histoire ancienne, n’en parlons plus, l’heure est aux choses sérieuses: Esther Alder prend donc les rênes de la Ville.

Et cette fois, pas question de reculer, assure la magistrate en avalant une gorgée de café comme on prend un pas d’élan. Brillamment réélue le 10 mai – deuxième, derrière Sami Kanaan, «mais première femme», souligne-t-elle –, Esther Alder n’a plus aucun problème de légitimité, plus aucune raison d’hésiter. Même ses deux garçons, dûment consultés, l’ont encouragée, pas peu fiers d’être les fils de leur maire.

«Rien ne me prédestinait à devenir maire et je n’y aurais jamais cru, admet celle qui, née à Soleure, n’est arrivée à Genève qu’à l’âge de 9 ans. Mais je suis bel et bien investie et j’en suis heureuse: c’est la force de notre démocratie que des gens comme moi, qui ne sont pas «fils ou fille de», qui n’ont pas fait sciences-po pour prendre le pouvoir, puissent occuper cette fonction.» Et de prévenir d’emblée: «Mon année de mairie sera différente de celles de mes prédécesseurs. Je veux être une maire de proximité, mettre en avant les forces de la société civile, jeter des ponts, encourager les processus participatifs, donner aux citoyens la possibilité d’être de vrais acteurs de leur ville.»

Fidèle à une expérience de terrain que personne n’oserait lui contester – vingt-cinq ans d’assistanat social au plus près de tout ce que Genève compte de déshérités –, la plus rose des Verts genevois y tient mordicus: «Cette année doit être une opportunité pour M. Tout-le-monde de pouvoir me rencontrer.» Son slogan officiel: «Je bouGE ma ville». Le sous-titre officieux: «Devenez maire avec moi». Avec maman, n’ose-t-on juste pas persifler.

Créer du lien social, encore et encore. Chez Esther Alder, l’action publique et l’engagement partisan tournent sur un logiciel unique: les gens, rien que les gens. Ce sont des gens plus que des idées qui, jadis, lui ont fait préférer les Verts à une autre formation politique: Fabienne Bugnon, Pierre Losio, Alain Vaissade, Roberto Broggini et surtout Ueli Leuenberger, un vrai Vert de gauche, comme elle. De gauche avant d’être Verte, admettrait-elle même à coup sûr, si son interlocuteur n’était pas journaliste: «Pour moi, les enjeux du développement durable n’ont de sens que s’ils s’inscrivent dans la vie quotidienne des gens.»

Réchauffement climatique, transition énergétique, économie verte? Une ritournelle écologiste qu’elle fredonne moins volontiers que ses collègues de parti. Esther Alder laisse refroidir son café au lait, mais uniquement pour parler d’un bilan – redevenu programme, réélection oblige – que l’on peut toucher du doigt: allocation rentrée scolaire, logements d’urgence, bénévolat des seniors, mise sur pied de «points infos services publics dans les quartiers».

Mais… Genève n’est pas peuplée que de miséreux, lui oppose-t-on soudain, dans un accès de méchanceté caféinée. A force de «voir à travers les yeux des plus démunis», n’aurait-elle pas oublié le gros de la troupe? La classe moyenne, qui rêve de pelouses bien tondues, de sécurité et de rues sans nids-de-poule? «Non, promet-elle. Tant mieux si Genève est riche et que les démunis n’y sont pas aussi nombreux qu’ailleurs. Mais ils sont notre première responsabilité. Une société ne peut prospérer que si tout le monde est à bord.»

En la laissant filer, à peine en retard, vers sa première séance de la journée, on l’interpelle une dernière fois: la pasionaria de l’action sociale saura-t-elle se plier aux exigences protocolaires qui incombent au maire de la plus petite grande ville du monde? Un jour ou l’autre, elle pourrait être appelée à délaisser le dossier «logements-relais» pour aller serrer la main de Barack Obama, entre deux huissiers, sur le tarmac de Cointrin… «Si c’est Barack Obama, oui, je vous le promets!» éclate-t-elle de rire. Avant de dire au revoir, poliment, doucement, presque tendrement.

«Une société ne peut prospérer que si tout le monde est à bord»

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