Un fossé. C'est l'image qui a été utilisée hier par les observateurs pour traduire la distance qui s'est dessinée entre les résultats des votations et la position assumée par la presse, en particulier certains journaux qui ont pris une option volontariste au long de la campagne. Une béance creusée plus profondément par les critiques émises par quelques acteurs politiques et par une partie des citoyens. La phrase que le conseiller fédéral Pascal Couchepin a prononcée hier dans ces colonnes résume bien ces remarques selon lesquelles «la seule fracture visible» dans le pays est celle que l'on peut observer «entre la presse et l'opinion publique romande».

Les organes de presse se sont-ils coupés des citoyens lors de cette votation? Le Röstigraben s'est-il transformé en frontière de papier? Relevons tout d'abord dans le paysage médiatique romand, pour se contenter de la presse écrite, un point partagé par tous: aucun titre n'a vu venir l'ampleur de «l'avalanche» qu'a représenté le vote négatif, pour citer François Dayer, rédacteur en chef du Nouvelliste. Mais dans son travail, selon lui, «très vite, trop tôt, la presse romande a versé de l'information au prêche, regrette-t-il. Les médias de chez nous prétendent aimer le débat mais en réalité, ils aiment le prêche.» Un avis que partagent les rédacteurs en chef de deux grands titres. Selon Daniel Pillard, du Matin, qui n'a soutenu les initiants que du bout des lèvres, «une partie de la presse a agi par romantisme politique», travaillant par «incantation». Alors que la «perte de distance critique» de certains journaux a «franchement dérangé» Dominique Von Burg, de la Tribune de Genève, opposé à l'initiative.

Dans l'autre camp, dimanche.ch a assumé ce week-end une position favorable à l'initiative. Selon son rédacteur en chef adjoint Christophe Passer, les titres qui ont soutenu le «oui» «ont fait un travail extrêmement honnête. Jamais ils n'ont dit que l'adhésion serait un processus facile. Les difficultés n'ont jamais été niées». Mais le journaliste avoue qu'il a «beaucoup réfléchi» à cet écart entre le vote populaire et une partie des journaux: «Etrangement, nous vivons un pays où les habitants lisent beaucoup la presse mais où les journalistes sont de moins en moins crus.» Pour Ariane Dayer, rédactrice en chef de L'Hebdo, l'information apportée par la presse a été «beaucoup moins discriminatoire» que lors de la campagne de 1992 lors de laquelle les antieuropéens avaient pu être traités de «nains de jardin». «La presse, continue-t-elle, a fait un travail très digne. C'est elle qui s'est réellement intéressée à la votation, qui a abordé les problèmes de fond. Finalement, en Suisse, la presse croit plus en la démocratie que les politiques. Je trouve scandaleuses les attaques contre elle. La déclaration de Pascal Couchepin est indigne d'un conseiller fédéral. S'il existe un fossé, c'est entre la population et le Conseil fédéral.»

Reste, sur le fond, la question de savoir comment aborder les questions européennes dans l'avenir face à un lectorat qui s'est prononcé si massivement. «En donnant une information dépassionnée, soutient Dominique Von Burg. Sortir de l'obsession qui dit que c'est l'adhésion ou la mort. Les citoyens en ont marre d'avoir un couteau sous la gorge.» «Et en montrant pourquoi le pays n'est pas prêt. Pourquoi Zurich n'est pas europhile, par exemple», renforce Daniel Pillard qui lui-même se définit comme proeuropéen.

Fier d'être minoritaire

«Ce n'est pas la première fois de ma vie que je suis dans la minorité, et j'en suis fier, répond Roger de Diesbach, de la Liberté. Il ne nous appartient pas de colorer l'information quotidienne mais dans les commentaires, nous allons continuer à nous prononcer pour l'Europe. C'est notre liberté comme celle du lecteur est de répondre en nous écrivant. Nous sommes terriblement démocrates. On ne peut pas nous empêcher d'avoir des avis.» «Regarder les sondages avant d'émettre une opinion? Le plus grand des dangers, conclut Christophe Passer. Sur le fond, je reste persuadé que la presse a eu raison. Nous verrons dans cinq ans, à la résolution des bilatérales numéro deux, où en sont les relations entre la Suisse et l'Union européenne.» La force du «non» ne va pas changer les convictions européennes d'Ariane Dayer: «Cela me désole simplement de ne plus pouvoir parler d'idéal de paix ni du droit d'ingérence, mais de devoir m'intéresser aux bilatérales 1, 2, 3 etc., de psychodrames nationaux et techniques. Mais lorsque nous aborderons ces questions, nous n'oublierons jamais l'idéal qui nous anime.»