Respirer un bon coup, garder la tête froide, prendre de la distance et tenter d’évaluer objectivement ce qui peut se passer après la votation de dimanche et le oui, étriqué mais bien réel, à l’initiative de l’UDC sur l’immigration: c’est ce qu’essaient de faire plusieurs connaisseurs du dossier, et spécialement des relations entre la Suisse et l’Union européenne. Quelques contributions parues dans la presse alémanique sont ici résumées:

Klaus Armingeon, professeur en politique comparée et politique européenne à l’Université de Berne, livre, dans la NZZ , une analyse fine des rapports de force entre la Suisse et l’UE au moment où le peuple suisse vient de prendre une décision remettant en cause la libre circulation des personnes, soit un principe cardinal pour l’Union européenne. Eprouvée par la crise de l’euro et une crise institutionnelle profonde, mise sous pression par la Grande-Bretagne qui menace de rompre, éreintée par le discours critique des populistes, nationalistes et autre souverainistes dans de nombreux pays membres, l’UE vacille, tel «un boxeur dans les cordes», écrit Armingeon. Ces difficultés internes sont-elles un avantage pour la Suisse? demande l’auteur. Certains le pensent, écrit le politologue, mais lui défend la thèse inverse.

La menace britannique de divorce «n’est pas tout à fait invraisemblable». La résonance positive du vote suisse parmi les peuples de plusieurs pays membres ébranle encore un peu plus les élites européennes à la veille des élections au Parlement européen. Une récente décision de la Cour constitutionnelle allemande restreint encore la marge de manœuvre de la BCE pour agir dans la crise de l’euro. A cela s’ajoutent les bagarres internes récurrentes pour rééquilibrer la gouvernance européenne: le Parlement européen aspire à plus de pouvoir; la Commission européenne croise le fer avec le Conseil européen des chefs de gouvernement pour fixer le cap; l’aspiration à davantage d’intégration comme solution à la crise suppose des abandons de souveraineté que chaque pays membre rechigne à concéder… Tous ces ingrédients affaiblissent l’Union, perturbent sa capacité à dégager des consensus et finalement menacent sa cohésion. Pour ne pas exploser, l’UE en est réduite à serrer les rangs sur un minimum de principes, et la libre circulation des personnes en est un. Dans ces conditions, faire des concessions à un Etat tiers comme la Suisse serait un signe de faiblesse qui ouvrirait la porte à une surenchère de revendications des membres de l’Union. Le professeur lance donc cet avertissement: «Le pays qui veut négocier des assouplissements sur la libre circulation des personnes doit se préparer à une résistance féroce de l’UE; car les coûts consécutifs pour l’Union elle-même seraient supérieurs aux concessions faites à la Suisse.»

Et miser sur le fait que les jours de l’Union seraient comptés? se demande le professeur. Il ne croit pas à ce scénario et dévie la question sur un autre enjeu: «Après la décision à haut risque prise dimanche par la Suisse, l’avenir dépendra pour beaucoup de savoir à quel point la Suisse est importante pour l’Europe.» En posant cette question, Armingeon signale le risque pour la Suisse de surévaluer l’attachement européen à une relation harmonieuse avec l’UE.

Toute autre analyse, cette fois juridique, de la part de Wolfgang Ernst, professeur de droit à l’Université de Zurich. Dans la NZZ , l’auteur étudie les modalités et les conditions d’une hypothétique résiliation de l’accord bilatéral sur la libre circulation des personnes. Il constate d’emblée que réaliser les buts de l’initiative adoptée par le peuple suisse n’est tout simplement pas pensable sans violer l’accord bilatéral sur la libre circulation des personnes.

On comprend que la Suisse s’est mise en mauvaise posture, mais le juriste s’efforce de montrer qu’il existe plusieurs stades intermédiaires avant une hypothétique résiliation. D’abord, concrètement, il explicite à quel moment l’accord serait violé: le jour précis où un travailleur européen se verrait refuser un permis d’établissement associé à un contrat de travail au motif que le contingent de permis de travail serait épuisé. Il insiste sur l’obligation faite à la Suisse de saisir le Comité mixte, un cénacle arbitral réunissant des délégués suisses et de l’UE pour régler l’application de l’accord. Il souligne les mécanismes de sanctions, de représailles, à disposition du partenaire européen s’il estime que l’accord n’est plus respecté par la Suisse.

Son appréciation est qu’il est «très improbable» que l’Union européenne cherche à résilier rapidement l’accord. Certes, cela aurait l’avantage de créer de la clarté; mais ce ne serait pas dans l’intérêt des ressortissants de l’UE vivant en Suisse et aspirant à y travailler. Et de souligner: «En dépit des explications lapidaires que l’on peut entendre ces jours, il reste tout à fait pensable et souhaitable que, du côté de l’Union européenne, on décide finalement de se déclarer prêt à de nouvelles négociations dans les prochaines années; ou au moins l’on pourrait se mettre d’accord sur une procédure permettant à la Suisse de résilier l’accord elle-même mais sans escalade consécutive. Il faut du moins y croire!»

Toujours dans les colonnes de la NZZ, Niklaus Blattner, professeur d’économie à l’Université de Bâle, compare la Suisse à l’arche de Noé. Il constate que les Suisses, en dépit de la bonne santé de leur pays, sont taraudés par des inquiétudes, toutes reliées à la peur de l’étranger. Quand bien même la réalité est rassurante. En effet, écrit l’auteur, il n’existe aucune preuve que l’immigration joue un rôle négatif sur la santé du pays; et pas la moindre preuve que l’accord de libre circulation des personnes est nuisible. «Mais cela ne joue aucun rôle!»

Et d’ironiser sur ces mythes qui forgent les mentalités collectives. Dans le cas de la Suisse, il voit à l’œuvre le mythe de David contre Goliath (l’UE) et celui de l’arche de Noé: «Placée sous la conduite de l’UDC, la Suisse ressemble à une arche de Noé allégée de ses étrangers, qui voguerait sur les flots de la mondialisation, en affrontant les tempêtes, petit Etat souverain, indépendant, et pourtant puissant et éternel.»

Plus sérieusement, le professeur rappelle que les Suissesses et les Suisses ne forment pas un peuple élu. Mais un peuple «habile, efficace, créatif, riche en idées et depuis toujours une nation ouverte au monde, qui n’a pas besoin d’une arche de Noé pour avancer». Et de conclure que le pays a trois ans devant lui, le délai laissé par l’initiative, pour trouver les moyens de la concrétiser. Et au besoin, de conclure à la nécessité de changer d’avis.

Toute autre tonalité, on s’y attendait, de la part de Roger Köppel, le patron de la Weltwoche, journal ami de l’UDC. Dans un texte enflammé, l’ami du champion de l’UDC fait l’éloge du peuple suisse qui a su braver l’Union européenne et affirmer son irréductible indépendance. Curieusement, alors que le vote portait explicitement sur l’immigration, cette question – et l’enjeu de traduire concrètement le vote dans une future loi d’application – ne l’occupe que deux ou trois lignes. C’est l’heure de tomber les masques. Ceux qui ne l’avaient pas compris sont servis: l’initiative «Contre l’immigration massive» avait pour but principal de rompre les liens devenus trop étroits entre la Suisse et une Union européenne diabolisée.

«Pour l’essentiel, il en allait de la souveraineté de la Suisse et de la démocratie», écrit Köppel. «La Suisse reste la Suisse», clame-t-il. Si la Suisse va si bien, c’est justement qu’elle n’est pas membre de l’Union, argumente-t-il, comme si la question posée dimanche portait sur l’adhésion à l’UE. Et de condamner la libre circulation à l’échelle internationale: ce principe fonctionne à l’intérieur des frontières d’un Etat, et c’est tout.

Sur un ton quasi lyrique, Köppel chante les louanges de la Suisse qui protège ses Alpes pour l’Europe, une Suisse exemplaire, l’Etat le plus ouvert au monde de tout le continent européen. Un Etat qui paie ses factures rubis sur l’ongle, verse des centaines de millions aux programmes européens de recherche, aide l’Europe centrale à travers ses contributions aux fonds de cohésion, bref, un pays que l’on serait malvenu de présenter comme un profiteur. Dimanche était non seulement un bon jour pour la Suisse, conclut-il, mais un bon jour pour l’Europe. Et ce cri de ralliement aux peuples européens: «La Suisse est l’avant-garde de l’Europe!»