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Féministe 3.0

Amy Richards, activiste et féministe new-yorkaise, fait partie d’une nouvelle génération du mouvement féministe américain, avec un engagement social plus large, incarné dans sa fondation Troisième Vague. Portrait

Dans le brouhaha du Balthazar, l’un des cafés français les plus réputés de Manhattan, sa voix, posée, s’impose. Amy Richards, 41 ans, articule ses pensées sans artifices, ni agressivité, mais avec détermination. Elle apparaît presque comme une anomalie. Elle n’est de fait ni Gloria Steinem, la fondatrice du magazine «Ms» et figure historique du féminisme américain qui l’a pourtant personnellement motivée à rejoindre le mouvement, ni Sheryl Sandberg, la directrice opérationnelle de Facebook qui estime que les femmes doivent être plus combattantes et se prendre en main. Elle est encore moins Hanna Rosin, auteur du livre «The End of Men» arguant que le XXIe siècle sera résolument féminin.

Alors qui est-elle? Une féministe de la troisième génération qui aime montrer certaines réalités sous des angles plutôt inattendus: «Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, les féministes étaient bien mieux équipées que la moyenne des Américains pour comprendre ce qu’étaient les talibans. Elles savaient que c’étaient eux qui bafouaient les droits des femmes en Afghanistan. Idem pour l’anthrax. Aux Etats-Unis, une telle poudre mortelle avait souvent accompagné des courriers envoyés à des cliniques pratiquant l’avortement.»

Amy Richards note l’évolution: «Historiquement, le féminisme consistait à aider prioritairement les femmes à avoir accès à des institutions, à ne pas être discriminées par les lois. Il consiste désormais à nous rendre moins dépendant des genres en axant davantage notre travail sur le potentiel humain», précise-t-elle. Le féminisme d’aujourd’hui, ajoute-t-elle, ne se définit non plus comme le combat de femmes blanches de la classe moyenne, mais plutôt comme une volonté de faire essaimer les valeurs féminines au-delà du cercle exclusif des femmes et à remettre en question des structures sociétales qui continuent d’imposer des schémas discriminatoires.

Son engagement social est plus large et plus inclusif, mais n’aurait sans doute pas pu s’exprimer ainsi sans le travail préalable des féministes des années 1960 à 1980.

Deux événements ont marqué Amy Richards. En 1991, Clarence Thomas avait été confirmé au poste de juge à la Cour suprême malgré le fait qu’il faisait l’objet d’une plainte pour harcèlement sexuel déposée par une ancienne collègue de travail, Anita Hill. Le scandale fut national. La même année, même si l’affaire n’est pas directement liée à la cause des femmes, la police de Los Angeles avait lynché l’Afro-Américain Rodney King lors d’une course-poursuite. Pour elle, c’en était trop. Elle ne pouvait plus se contenter du statut d’observatrice, elle devait agir. En 1992, avec deux amies, elle crée la Third Wave Foundation. Sa mission: venir en aide par des conseils, par des échanges d’expérience, à des jeunes femmes et jeunes hommes, gays ou non, âgés de 15 à 30 ans. L’organisation promeut une définition très large du féminisme. «Les problèmes socio-économiques et pratiques, fait remarquer l’activiste du Lower East Side, priment désormais sur ceux qui découlent simplement du genre.»

«On croit souvent qu’avoir une mère alcoolique ou des parents homosexuels voire ne pas avoir de père, c’est être anormal. Or croire cela, relève Amy Richards, signifierait qu’il y aurait une norme à laquelle tout le monde pourrait se rallier. Ce n’est pas le cas.» La New-Yorkaise rappelle que des hétérosexuels ont aussi joué un rôle important dans l’émergence du mouvement gay, comme des Blancs dans le mouvement des droits civiques. Les hommes doivent aussi participer au mouvement féministe d’autant que la société est «guidée par une masculinité surfaite qui les dessert autant que les femmes».

Consultante pour la réalisation de la série «Makers» de la télévision publique PBS sur le mouvement féministe, présidente de l’ONG Soapbox qui met à disposition des universités et d’autres institutions des oratrices pour défendre une vision moderne du féminisme, Amy Richards estime que si les lois sont moins discriminatoires envers les femmes, les structures sociétales le demeurent.

En 2012, elle s’est rendue avec d’autres collègues à la Maison-Blanche pour tenter de promouvoir les nominations de femmes au sein du gouvernement de Barack Obama. Leur action n’a pas produit d’effets tangibles puisque les principaux postes de cabinet (Défense, Département d’Etat et Trésor) sont occupés par des hommes, blancs. Or, avant d’être détenue par John Kerry, la fonction de secrétaire d’Etat a été occupée par Hillary Clinton, Condoleezza Rice, l’Afro-Américain Colin Powell et Madeleine Albright. «Nous avons proposé plusieurs candidates. Ce n’est pas que la Maison-Blanche refuse d’en engager, mais le processus de recrutement ne tient pas compte d’obstacles de la réalité quotidienne (enfants, etc.) qui pénalisent les femmes. Le même type de problème structurel existe dans les universités. Les fraternités dominées par les hommes dictent leurs lois sur les campus. Il ne faut pas s’étonner si les viols y sont encore légion.»

Amy Richards est loin de dénigrer les appels de Sheryl Sandberg qui pousse les femmes à prouver qu’elles peuvent réaliser tout ce que les hommes ont l’habitude de faire. Mais si certaines femmes voient la réussite dans le seul fait d’arriver au sommet de la hiérarchie professionnelle, d’autres le voient aussi dans la capacité de trouver un équilibre entre sphère privée et carrière. De consacrer du temps à son développement personnel voire à fonder une famille.

Quand, à 34 ans, elle attendait des triplés, la New-Yorkaise a soudain eu peur que tout bascule. Elle recourut à l’interruption sélective de grossesse pour ne garder qu’un fœtus. Dans un livre intitulé «Opting In: Having a Child without Losing Yourself», elle explique: «Il est important que chacune fasse le choix qui lui corresponde, même s’il dérange.»

Amy Richards, qui a trouvé son équilibre avec sa famille et son compagnon, insiste: «Le succès ne se définit pas de façon linéaire.» Cette diplômée en histoire de l’art de Barnard, une université exclusivement de femmes, réfute aussi le concept poussiéreux de superwoman capable de briller au plan professionnel tout en accomplissant toutes les tâches de la mère au foyer. Un concept non seulement irréaliste, mais aussi trompeur dans le sens qu’il ne change pas le fonctionnement structurel de la société.

Chez Amy Richards, la passion est telle qu’elle en oublie de boire son expresso, désormais froid. Elle reprend le cours de la conversation en saluant la réussite professionnelle de l’ex-secrétaire d’Etat Hillary Clinton ou de sénatrices élues à Washington, qui ont pu accéder à des postes clés au sein de la société. Mais elle ne croit pas que cela suffise à changer le système: «Toutes les femmes n’ont pas cette chance. Oui, les lois sont meilleures, mais leur interprétation laisse encore à désirer. Avant, les femmes subissaient l’ignorance de la société. Aujourd’hui, elles souffrent de la tolérance envers les inégalités. C’est beaucoup plus difficile à combattre.» En ce sens, Hillary Clinton, qui a inspiré des milliers de jeunes Américaines quand elle est devenue une First Lady engagée en 1992, a compris, poursuit Amy Richards, que le comportement des élites sera influencé par ce qui se passe au sein de la société d’en bas. C’est ce qu’elle a promu en tant que patronne de la diplomatie américaine à travers le monde. La manière dont les Etats traitent les femmes et les enfants est sans doute déterminante, notamment pour instaurer la paix dans le monde.

Amy Richards n’a pas connu son père. Elle a pu constater les obstacles que sa mère a dû surmonter pour l’élever. «Je l’ai observée négocier une carte de crédit ou un prêt pour une voiture. A l’époque, c’était un vrai combat. Mes amis la décrivaient comme une vraie féministe. Pour moi, elle était simplement une femme qui se démenait dans un système discriminatoire à son égard. Si elle était féministe, elle n’avait pas conscience de l’être. Son parcours personnel m’a beaucoup inspirée. Pour ainsi dire, je suis une féministe in utero…»

«Aujourd’hui, les femmes souffrent de la tolérance envers les inégalités. C’est beaucoup plus difficile à combattre»

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