Le minaret, symbole de l’oppression des femmes? C’est en tout cas un argument qui semble avoir fait mouche. Si, du côté féministe, on s’est en général gardé de s’allier avec des partis peu connus pour leur action en faveur de l’égalité des sexes, les voix féminines ont été bien présentes dans le débat sur l’islam, de la journaliste Mireille Valette dont le livre Islamophobie ou légitime défiance est sorti au printemps, à la médiatique psychologue Julia Onken qui, contrairement à la première, appelait à voter «oui».

Lapidation, exécution de femmes adultères, châtiments corporels pour les court vêtues: les images sont fortes mais le plus souvent recueillies à l’étranger. Comment se sont-elles insinuées dans le débat politique suisse au point d’avoir influencé une décision a priori sans beaucoup d’incidence sur les problématiques qu’elles révèlent? A l’université de Genève, Karine Darbellay et Gaetan Clavien étudient justement, sous la direction de Matteo Gianni, la façon dont les médias suisses romands évoquent les femmes musulmanes.

Motif indirect

Les deux chercheurs ont étudié 350 articles et émissions de télévision publiés entre 2004 et 2006 sur le thème de l’islam en Suisse. Ils ont identifié huit séquences concernant l’islam dans cette période: l’affaire du terroriste présumé Mohamed Ashraf, détenu à Kloten avant d’être livré à l’Espagne sous le soupçon d’avoir participé à un projet d’attentat à Madrid; les débats sur le manuel d’enseignement des religions Enbiro, sur la personnalité de Tariq Ramadan et sur le vote sur les naturalisations facilitées; l’affaire des caricatures de Mahomet; la décision de la Migros de laisser ses vendeuses porter le voile et enfin des remous au Centre islamique de Sion.

Premier constat: à chaque fois, la question du statut des femmes dans le monde musulman a été mentionnée à un épisode ou à un autre du débat. Mais aucun article ou aucune émission ne l’empoigne de front, comme un problème qu’on thématise pour lui-même et auquel on cherche une solution. «La question des femmes, résume Karine Darbellay, n’intervient jamais dans le titre. Elle apparaît dans le texte, comme une caractéristique de l’islam ou un élément démontrant la difficulté pour les musulmans de s’intégrer en Suisse.»

Clichés

C’est donc le plus souvent en passant que sont évoqués les violences extrêmes et souvent lointaines – lapidation, excision, violences conjugales légitimées – ou les problèmes plus proches – refus de la mixité, port du voile. Lorsqu’intervient une élaboration, elle touche encore aux symboles – le voile, par exemple, est décrit comme un symbole de domination masculine – ou aux principes: l’islam est incompatible avec la démocratie parce qu’il ne respecte pas l’égalité entre femmes et hommes. Ces mentions relèvent donc, estime Gaétan Clavien, de l’énumération de clichés qui accompagnent presque automatiquement le discours sur l’islam – même lorsque ce discours, comme dans le cas de l’affaire Ashraf a, à première vue, peu à voir avec la question de la condition féminine.

De là à dire que les droits de la femme sont utilisés comme un prétexte pour se démarquer d’une religion ressentie comme autre et menaçante, il n’y a qu’un pas – que les chercheurs ne franchissent pas. Du moins s’agissant du discours des médias, qui ne fait, estime Gaétan Clavien, qu’ancrer la présence dans le débat public de thèmes qui préexistent dans l’opinion. Tout a toutefois changé avec la campagne sur les minarets: repris par des politiciens, martelés, les mêmes clichés ont été dramatisés et crédibilisés. Mais là aussi, note Karine Darbellay, les femmes ne sont finalement apparues que par la bande: une silhouette en burqa surgie comme un champignon énigmatique sur l’affiche contestée qui assimilait les minarets à des obus.