Avec des ventes atteignant 476 000 exemplaires en février, le Financial Times confirme une progression fulgurante entamée depuis cinq ans. Depuis 1996, il a gagné près de 180 000 exemplaires, alors que lors des dix années précédentes la hausse avait atteint 50 000 exemplaires. La percée du quotidien saumon est particulièrement impressionnante aux Etats-Unis, où il a progressé de 29% sur les six derniers mois. Même s'il demeure loin, en tirage, de son grand rival le Wall Street Journal (largement plus d'un million d'exemplaires), ce succès, conséquence d'un effort stratégique sur l'international, fait réfléchir les dirigeants du FT. Entre la volonté affirmée d'un contenu rédactionnel homogène entre les différentes éditions, et la possibilité de s'imposer en vraie alternative pour les décideurs d'outre-Atlantique, on n'a pas encore tranché, au Number One Southwark Bridge.

Pour l'instant, le Financial Times adopte le langage feutré du journal complémentaire. Richard Lambert, rédacteur en chef, propose un choix subtil: «Si vous vous contentez des affaires américaines, lisez le Wall Street Journal. Si c'est le monde entier qui vous intéresse, vous prendrez le FT. Nous sommes un journal bien plus global.» Directeur général de la publication, le Français Olivier Fleurot renchérit: «Nous ne pouvons pas rivaliser dans le détail sur les informations américaines locales. Nous voulons, par la richesse de notre réseau de correspondants et par le système de rotation qui fait que chacun d'eux a une vaste expérience du monde, être la meilleure source d'informations globales.»

Malgré tout, Richard Lambert estime qu'un jour la question d'une édition purement américaine se posera. Le FT a esquissé un premier pas vers une spécificité américaine: trois journalistes sont chargés de lire l'actualité pour l'investisseur américain, dans deux pages baptisées «global investor» dont le contenu ne se retrouve nulle part ailleurs.

Autrement, les quelque 300 journalistes du FT travaillent pour l'ensemble du journal, dont 80% à 85% de la matière se retrouve toutes éditions confondues, avec une hiérarchisation en fonction des régions. «Contrairement au Wall Street Journal, nous cherchons à mettre en exergue ce tronc commun, parce que notre lecteur, où qu'il soit dans le monde, veut d'abord connaître le point de vue du FT», explique Olivier Fleurot.

Reste qu'à l'intérieur de la rédaction, la lutte avec le WSJ est durement ressentie. «Nous sommes constamment sous pression pour sortir des scoops, confie un journaliste. Cela tourne à l'obsession.» L'adage «better right than first» (plutôt juste que premier) a-t-il disparu? Richard Lambert le réfute: «Il ne faut pas exagérer l'importance des nouvelles exclusives. Il est plus important de conserver une capacité d'analyse supérieure. L'émergence d'Internet a changé notre mission, qui n'est plus de sortir des scoops sur les entreprises. Nous devons donc chercher la valeur ajoutée, l'originalité, la précision, et ce que j'appelle des scoops interprétatifs, lorsque nous relions deux faits apparemment sans lien, ou que nous abordons un événement de façon révélatrice.»

Dans l'actualité récente, le rédacteur en chef est ainsi particulièrement fier de la manière dont le Financial Times a couvert la crise économique et politique turque. «Nous avons vu les premiers les nuages s'accumuler, l'orage s'abattre sur la Turquie, et je pense que nos commentaires et nos articles factuels nous ont démarqués de la concurrence.»

L'édition britannique donne plus de soucis aux dirigeants du Financial Times. Le premier trimestre 2001 s'annonce inférieur à la même période de l'année dernière. La baisse de 15% de fréquentation des trains par les pendulaires y contribue. La vente au numéro est le seul vecteur de ventes du FT en Grande-Bretagne, et son service de portage à domicile demeure pour l'instant marginal.

Le prix du quotidien (85 pence, contre 35 p pour le Times, par exemple) joue sans doute aussi un rôle. Richard Lambert affirme en outre que le lecteur britannique du FT, au profil socio-économique bien plus large que le lecteur international, est plus difficile à séduire. Pour y parvenir, le FT anglais se fait plus généraliste, avec un accent particulier sur la politique nationale.

L'édition du week-end a réussi ce pari en Angleterre, passant de 210 000 à 240 000 exemplaires en dix-huit mois: très riche en informations magazine susceptibles de toucher un public féminin, le FT Week-End a récemment intégré un hebdomadaire demi-format en couleur baptisé The Business, destiné à attirer un lectorat plus jeune. On y aborde, dans un style léger et direct, la créativité dans les affaires, Internet et d'autres phénomènes aux frontières de la mode.