«Je ne me sens pas en pays alémanique.» Christine Gagnebin est francophone bernoise. Minoritaire dans un canton de 970 000 habitants où 90% de la population parle le dialecte. Les francophones sont un petit 8%. Ils vivent dans l’espace romand du Jura bernois (51 600 habitants), l’environnement bilingue de Bienne (20 000 francophones sur 50 000) et en ville de Berne (5000 sur 123 000).

«Minoritaires nous sommes, clame le chef d’entreprise et maire de Reconvilier, Flavio Torti. Mais pas malheureux, ni écrasés.» Epanouis, les francophones bernois que nous avons rencontrés, à la veille des élections cantonales. Un reportage duquel a été évacuée, d’autorité, la sensibilité liée à la Question jurassienne.

Christine Gagnebin est vice-directrice du Gymnase français de Bienne. Elle réside à Tramelan, a toujours vécu et étudié en terres romandes. «Je suis francophone dans un canton qui respecte la territorialité des langues.» Elle est pourtant «en contact tous les jours avec des partenaires alémaniques». Entre responsables de la structure bilingue de l’école, «nous parlons une semaine en français, une semaine en allemand». Respect des méthodes aussi. «Par tradition, les Romands privilégient un enseignement plus classique et frontal, alors que les Alémaniques mettent un accent plus fort sur les travaux de groupes.» «Il n’y a pas de culture bilingue. On est immergé dans l’une ou l’autre. Ce qui n’empêche pas de faire l’expérience des spécificités de chaque communauté.»

Carine Zuber, 36 ans, est responsable de la programmation du Cully Jazz Festival et élue socialiste romande au parlement de Bienne. Elle a grandi à Corgémont, ses parents sont germanophones. «Ils parlaient allemand, les enfants répondaient en français. J’ai grandi bilingue.» Après être passée par Lausanne et Paris, elle revient à Bienne pour Expo.02. «Je suis Biennoise et Romande.» Pour elle, un minoritaire «développe une conscience de sa culture. Il faut l’expliquer, la vivre, la mettre en avant. L’offre culturelle à Bienne est riche. Pour chacune des communautés et pour aller à la rencontre de l’autre». Et de citer le Festival du film français, les Journées photographiques, etc.

«A Bienne, on peut ne savoir que le français et être compris, reprend-elle. Mais c’est stimulant aussi pour les francophones de parler allemand. Ce qui pose problème, ce sont les Alémaniques, qui s’expriment en dialecte et répugnent à parler Hoch­deutsch.» Carine Zuber regrette que sa ville «souffre de méconnaissance, autant à Zurich que dans l’Arc lémanique. On m’a dit, un jour à Lausanne: tu parles bien français pour une Biennoise».

Virginie Borel, 39 ans, d’origine jurassienne, vit à La Neuveville, est déléguée au Forum du bilinguisme. Elle se souvient que, lycéenne francophone à Bienne, «on ne se mélangeait pas, on évitait les Alémaniques. Ça a changé. C’est un enrichissement de verser dans les deux cultures». Elle affirme que la minorité «est bien traitée. Ici, on sent la Suisse plurielle. Je suis à l’aise comme Bernoise, j’apprécie cette identité sur deux cultures». Qui fait la particularité de Bienne. Un groupe Facebook prône d’ailleurs la création d’un canton de Bienne!

Philippe Krüttli baigne lui aussi dans le bilinguisme. A 48 ans, il dirige l’Ecole de musique du Jura bernois, l’Ensemble vocal d’Erguël et le Grand Eustache à Lausanne. Enfant de Delémont, il réside à Saint-Imier depuis vingt-cinq ans. «J’administre la seule école de musique francophone bernoise, j’ai 28 collègues germanophones. Je comprends le dialecte, mais lors de nos séances, je m’exprime en français. Je suis en général compris.» Et de constater que «ces deux langues qui cohabitent, c’est une chance exigeante. Je ressens, dans l’identité bernoise, une part francophone». Philippe Krüttli salue l’esprit bernois «qui valorise et intègre la différence». A l’aise avec ses collègues germanophones, il s’estime pourtant fondamentalement jurassien, «au sens large. Je n’ai pas grand-chose de commun avec un Bernois de l’Emmental». Lorsqu’on lui demande s’il se sent oppressé par la majorité alémanique de son canton, il a cette formule: «Etre snobés par les Romands de l’Arc lémanique nous dérange bien plus.»

A 47 ans, Flavio Torti, maire libéral-radical de Reconvilier depuis neuf ans, dirige l’entreprise de génie civil créée il y a 82 ans par son arrière-grand-père venu du Tessin. Il appelle à «être crédible, mettre en valeur le Jura bernois industriel et dire qu’il contribue à la croissance du canton». Parlant français, anglais, allemand, italien, espagnol, japonais et hébreu, il estime «ne pas avoir d’identité bernoise. Je suis fier d’être Suisse et du Jura bernois. Mais notre région pourrait très bien être aussi en Argovie».

Flavio Torti cite le sport pour illustrer la bonne cohabitation. «La passion prime. Les supporters romands du CP Berne et du HC Bienne sont bien plus que les 8% que nous pesons. On s’identifie à une équipe, peu importe que ses joueurs soient romands ou alémaniques.»

Véronique Gerber est membre du comité de la Chambre d’économie publique du Jura bernois et cheffe d’une PME créée par son grand-père, en 1947, à Malleray. La société José Gerber S. A. est spécialisée dans la tôlerie industrielle. La crise pose plus de soucis à l’ingénieure en mécanique de 38 ans que son statut de minoritaire. «Parfois reçoit-on un formulaire en allemand. On le retourne. L’erreur est humaine.» Elle ne parle pas allemand. Sans conséquence, ses clients sont dans l’Arc jurassien et en Suisse romande. Ce qui la dérange, «c’est le manque de considération du Jura bernois, parce qu’on ne connaît pas son savoir-faire». Et de lancer: «Elle est belle, notre vallée! Je ne me sens pas Bernoise de Berne, ni jurassienne. Je suis du Jura bernois, avec une double identité.»

Pierre Berger, 47 ans, est agriculteur à Mont-Crosin et guide des centrales solaires et éoliennes voisines. Ses grands-parents, venus de Lucerne, se sont installés sur les hauts de Saint-Imier en 1948. «Mes parents parlent allemand, comme nos voisins. Mais à l’école de Mont-Crosin et avec mes frères et sœurs, nous nous exprimions en français.» Il est parfait bilingue, qualité utile, «car deux tiers des visiteurs des centrales sont germanophones». Romand ou Alémanique? «Je ne sais pas, je ne vois pas de différence liée à la langue dans notre activité d’agriculteur.»

Edy Juillerat, 54 ans, est cafetier à Berne. Enfant d’Undervelier dans le Jura où ses parents tenaient un restaurant, il est devenu cuisinier, a bourlingué et s’est installé un peu par hasard à Berne «il y a 21 ans». Au Café Fédéral, face au Palais. Puis il a ouvert Chez Edy, à côté. A connu des ennuis de santé et s’est relancé à la Brasserie Bärengraben, au Parc des ours. Il parle le dialecte qu’il a «appris au Tessin et en Grèce, dans les équipes de cuisine». Dans son café, il s’exprime dans la langue de ses clients. Il a été bien reçu comme Jurassien à Berne. «Les aristocrates bernois se donnaient la peine de parler français.» Alors, par réciprocité peut-être, Edouard Juillerat trouve «la langue allemande charmante» et s’amuse à jouer les séparatistes jurassiens en ville de Berne, parlant du Jura bernois comme d’un «territoire occupé». «On nous répond, foutez le camp avec la France.» Edy Juillerat s’épanouit à Berne, «une belle ville». Mais il a besoin d’aller se ressourcer à Paris. «C’est là que je vais au théâtre, pas à Berne.»

Le journaliste Rui Martins, 71 ans, a fui la dictature du Brésil en 1969, s’est exilé à Paris, est venu à Radio Suisse internationale à Berne en 1980. En 1986, son contrat n’est pas renouvelé, il se sent rejeté parce qu’étranger. Part aux Pays-Bas, mais revient à Berne où il fait son nid comme président des parents d’élèves de l’école française. Il parle français avec l’accent mélodieux du Brésil, mais pas l’allemand. «J’ai essayé, mais quand je me suis installé à Berne, ça ne servait à rien. On ne vivait qu’entre Latins.»

Naturalisé, président des francophones de Berne, Rui Martins incarne les nouveaux Bernois de langue française, provenant de l’immigration. «C’est la relève, car les Romands ont déserté Berne et ceux qui restent sont souvent âgés.» Défenseur de l’école française, Rui Martins le souhaite bilingue. «C’est important, pour réussir l’intégration. Ça permet de conserver la pratique du français et de communiquer.» Son rêve: faire du quartier de Wittigkofen «un centre européen du bilinguisme». Ses deux dernières filles, adolescentes, incarnent le dessein. «Elles sont francophones, bilingues et Bernoises.»

Une voix discordante, celle de l’écrivaine Françoise Choquard, 83 ans, fille de vétérinaire de Porrentruy, installée à Berne depuis soixante ans. «On ne vit pas bien, comme francophone minoritaire à Berne, déplore-t-elle. On ne peut que s’adapter, on subit la loi du plus fort. On fait avec. On joue le jeu de la superficialité.»

Pour elle, «la compréhension est approximative, et surtout, nos sensibilités sont autres. On ne rit pas au même moment». Alors, elle estime que «oui, c’est un problème qu’entre concitoyens d’un même canton, on se comprenne mal, on se taxe d’autre, on établisse toujours un seuil entre soi-même et cet autre».

Elle fréquente les milieux élitaires de l’Alliance française où tous les quinze jours, «nous profitons d’une conférence de haut niveau». Malgré sa désillusion, Françoise Choquard a des «rapports conviviaux avec les Bernois, mes voisins, les gens du quartier». Pourquoi reste-t-elle à Berne? «J’habite une magnifique maison, où Einstein a joué du violon, à cinq minutes de la forêt. Je serais folle de la quitter. J’y ai ma famille, mes amis, et surtout, mon écriture. Là, je ne suis en conflit avec personne.»