Il dit que «cette fois-ci, c’est la bonne». Après quatre candidatures infructueuses, Dominique Martin, trente ans de militantisme au Front national (FN), est convaincu que ses scores en constante progression depuis 1989 le porteront enfin à la tête de la mairie de Cluses, cité industrielle de 18 000 habitants, nichée dans la vallée de l’Arve. «En 2001, il ne m’a manqué que 275 voix», rappelle-t-il.

Dominique Martin (53 ans) a donné rendez-vous à la Trossingen Tavern, où tout le monde l’appelle Dom et où il se sent à son aise pour discuter des prochaines élections municipales en France (23 et 30 mars). Fils de vendeurs de chaussures qui tenaient boutique au centre de Cluses, conseiller municipal et conseiller régional, le patron du FN pour la Haute-Savoie dit «qu’il est fait de chair, d’os, de bon sens et qu’il n’a rien d’un diable». Un propos en écho à la «dédiabolisation» du FN menée par Marine Le Pen depuis son accession à la tête du parti en 2011. D’emblée, il ne parlera donc pas d’immigration mais de crise économique et de sortie de l’Europe, en saluant au passage «le bon sens du peuple suisse qui a voté juste le 9 février». Il raconte: «En 2010, j’étais le directeur de campagne de Marine, je lui ai montré le programme et les affiches de l’UDC. Elle était sidérée et envieuse. En France, la loi Gayssot contre le racisme nous traînerait devant la justice pour beaucoup moins que cela.»

Un frontiste maire d’une ville de Haute-Savoie serait une première. Le candidat y croit d’autant plus que les sondages nationaux sont en hausse pour le FN (34% des Français adhèrent à ses idées, selon une récente enquête d’opinion publiée par Le Monde). Le département ne ressemble pourtant en rien au Var ou au Pas-de-Calais, où le chômage alimente le vote protestataire. La Haute-Savoie a connu un pic de 40 000 embauches en décembre – pas que des emplois saisonniers – et l’activité touristique est florissante. «C’est de l’apparence, commente Dominique Martin. A Cluses, on a le taux de chômage le plus élevé du département avec 12,3%, on a perdu 419 habitants alors que partout ailleurs la population croît. Et surtout, on a ici une ZSP [zone de sécurité prioritaire], signe qu’il y a beaucoup d’insécurité.» Il prononce alors les mots racaille et économie souterraine et désigne le quartier des Ewues, à forte majorité d’origine maghrébine. «Ils ne veulent pas s’assimiler ou s’intégrer», dit-il.

Pour Jean-Claude Léger, le maire sortant de Cluses étiqueté UMP (droite républicaine), une victoire du FN est «inimaginable». «La vallée de l’Arve subit la crise du décolletage, et notre main-d’œuvre traditionnelle, pas réellement qualifiée, ne trouve plus d’emploi car l’industrie demande maintenant de grosses qualifications et des formations pointues. Les Clusiens savent que ce n’est pas le FN et ses solutions simplistes et dangereuses comme l’abandon de l’euro qui vont ramener la prospérité», explique-t-il. Les adversaires de Dominique Martin rappellent qu’il fut longtemps un proche de Bruno Gollnisch, haut responsable FN accusé par des associations antiracistes d’avoir tenu en 2004 des propos négationnistes à l’Université de Lyon. «Martin fait le tout doux, mais c’est un fidèle de Jean-Marie Le Pen et un défendeur de la ligne dure du FN», entend-on.

Dominique Martin en est pour l’heure à «14 départs de listes» dans les principales villes du département, ce qui ne garantit nullement que le FN participera à toutes les joutes électorales. «Il faut trouver 33 colistiers, et la nouvelle parité hommes-femmes complique davantage les choses», indique-t-il. Par ailleurs, beaucoup de personnes craignent de voir leurs nom et photo apparaître sur les listes frontistes. S’il a meilleure réputation, le Front national n’en reste pas moins pour 43% des Français (toujours selon le sondage du Monde) une formation «rattachée à une extrême droite nationaliste et xénophobe».

C’est ce qui a poussé Alain*, qui habite Valleiry, à ne pas rejoindre le FN. «Je suis artisan, je gagnerais des clients mais j’en perdrais aussi.» Valleiry (3400 habitants), bourgade prospère, sans délinquance, un faible taux de chômage (6,3%) et ce chiffre étonnant: 17,86%, score de Marine Le Pen au premier tour des élections présidentielles françaises de 2012. Elle a fait mieux que François Hollande.

Alain a son explication: «Allez du côté de la rue des Platanes, il y a un nouveau quartier de chalets, des Suisses vivent là, ils disent que c’est leur résidence secondaire alors que c’est leur principale et ils ne paient pas d’impôts. Il y en aurait 300 en tout. Le maire laisse faire. Leur pouvoir d’achat est trois fois supérieur au nôtre et, à cause d’eux, la vie est de plus en plus chère. Les gens en ont marre alors ils votent pour le seul parti qui défend les Français.» Il enchaîne: «J’ai dit bravo à l’UDC qui a obtenu les quotas d’étrangers. Mais il faut que la Suisse soit logique jusqu’au bout et qu’elle rapatrie ses clandestins. Chacun chez soi, et tout ira bien.»

Autre ville: Bons-en-Chablais (5000 habitants), taux de chômage de 5,5% et 17,79% pour Marine Le Pen en 2012. Dominique Martin avait planifié d’y monter sa seule liste chablaisienne. L’arrondissement a connu en 2012 la plus forte hausse de cambriolages en Haute-Savoie (+ 16%), perpétrés, selon la gendarmerie, «par des bandes lyonnaises attirées par les zones cossues où résident des familles aisées françaises et suisses».

Encarté au Front national depuis 2011, chef de projet informatique d’une entreprise genevoise, Frédéric Jean devait mener cette liste. «Je n’ai nullement peur de m’afficher, bien au contraire, mais j’ai renoncé à cause de mon travail qui ne me laisse que peu de disponibilité», argue-t-il. Ce militant admirateur du controversé Dieudonné et qui lit Alain Soral (polémiste qualifié d’antisémite par ses détracteurs) ne dira aucun mal de la Suisse, «qui est mieux protégée que d’autres nations» et à qui il souhaite de ne jamais rentrer dans l’Europe. Sa situation de frontalier fragilisée depuis le 9 février ne le trouble pas: «A nous, Suisses et Français, de savoir vivre en parfaite intelligence. J’ose même croire que les heureux propriétaires de terrains et de maisons haut-savoyardes bénissent la Suisse.»

* Prénom fictif

«Il faut que la Suisse rapatrie ses clandestins. Chacun chez soi, et tout ira bien»