L'union fait la force. Lundi à Lausanne, faisant taire leurs divergences, les patrons des radios publiques et privées romandes n'ont eu de cesse de réaffirmer cet adage en présentant, au nom de la «Communauté radiophonique romande» (CRR), un front commun du refus aux «menaces» que fait peser, selon eux, l'avant-projet de loi sur la radio-TV, actuellement en consultation (LT 21.12.00).

Car si tous disent oui à la libéralisation du paysage radiophonique, ils la jugent «trop timorée» et surtout trop inégale. Leitmotiv de «leur mariage de raison», comme le décrit Pierre Steulet (Fréquence Jura, Radio Jura Bernois, RTN): proposer au Conseil fédéral une autre manière de réorganiser le paysage audiovisuel. «Une recherche d'alternative constructive», affirment-ils en chœur. RSR et radios régionales ne veulent en effet ni de la stricte séparation service public-diffuseurs privés prévue par loi et qui «méconnaît la réalité», ni de son système de financement, ni des contraintes «trop lourdes» sur les contenus, ni du système de surveillance étatique, «trop contraignant».

La CRR estime que le Conseil fédéral oublie en effet que les radios régionales jouent un rôle «d'intérêt général», en offrant un «service de proximité complémentaire au service public». Leur argument est simple: «Si le projet est accepté par les Chambres fédérales, c'en est fini de la diversité culturelle suisse. Les radios régionales n'y survivront pas. Ce sera l'ère des grands réseaux étrangers, qui ne cherchent que le profit économique, avec des fenêtres publicitaires suisses.» «Les réseaux sont déjà là, insiste Gérard Tschopp (RSR). Même si pour moi et très égoïstement, l'avant-projet ne menace pas le service public – la SSR continuera d'exister – et même si je préférais me retrouver face à NRJ, Nostalgie et consorts qui ne feront pas de vraie information régionale, je pense que ce serait faux. Nous croyons à la pluralité et à la complémentarité entre radios. Pour empêcher que cela disparaisse, il faut développer un espace radio télévisuel national, et nous donner les moyens de le faire, service public compris.»

Tous reprochent aussi aux autorités fédérales de faire référence à ce qui se passe à l'étranger, «quand ça les arrange». «Ils nous proposent le règne de la concurrence, mais en même temps ils continuent d'aligner les restrictions», s'emporte Pierre Steulet. Exemple? «L'interdiction de la publicité pour les médicaments ou l'alcool. Les radios étrangères ont le droit de la faire, nous pas.»

De la même manière, la CRR refuse le nouveau mode de financement prévu par Berne: au service public radio la redevance et rien que la redevance, aux radios privées la publicité et le sponsoring. Or affirme la CRR, «le financement mixte actuel (la plupart des radios locales touchent une quote part sur la redevance, ndlr) a fait ses preuves». «Il est essentiel à notre survie, insistent les patrons des radios régionales. Les exceptions prévues par l'avant-projet pour les radios bilingues sont insuffisantes.» Et la CRR de réclamer le maintien du statu quo, mais aussi l'instauration d'autres mesures de soutien (infrastructures de distribution, nouvelles technologies) et surtout, point central de son argumentation: l'introduction de la publicité pour tous.

Le pari de la pub

La CRR fait en effet «un pari»: celui de la publicité sur les ondes des secteurs publics et privés. «La presse draine presque deux tiers du marché de la pub, les radios entre 2 et 3%, rappelle Pierre Steulet. Exemples européens à l'appui – entre 6 et 8% du gâteau vont aux radios – nous sommes convaincus que nous avons une marge de manœuvre raisonnable pour monter à 5%.» «Mais il faut que le secteur public puisse aussi en faire, précise Claude Defago, patron de Radio Chablais. Cela crée un effet d'entraînement. Ainsi, quand nous étions les seuls à proposer du sponsoring, cela ne marchait pas. La RSR l'a fait et ça a explosé. Le parrainage représente aujourd'hui 20% de mon budget.» Mais attention, pour éviter un abus de position du service public et les risques de dumping sur les prix, la CRR propose de mettre sur pied un mécanisme de compensation. Elle laisse aux législateurs le soin d'en préciser les modalités.

Radios publiques et privées romandes ne veulent pas non plus de la réorganisation du système de surveillance préconisée par Berne, sous la forme d'une nouvelle commission: «Très complexe […] et loin de clarifier le système, estiment-ils, elle le dilue dans un autre, porteur de flou et de conflits.» En cela la CRR peut compter sur le soutien du Conseil suisse de la presse, qui, lui aussi, a récemment critiqué un trop d'Etat sur les médias radio-TV.

Pour l'heure, les Romands sont seuls dans ce combat. «En Suisse alémanique, SSR et radios privées sont comme chien et chat, résume Pierre Steulet. Les privés ont peur de la SSR, mais certains se disent prêts à nous rejoindre s'il y a mise sur pied de ce mécanisme de compensation.» Les patrons des radios régionales veulent aussi croire au soutien des élus. «Ce que nous avons fait ce week-end avec les élections en Valais, résume Adolphe Ribordy, patron de Rhône FM, aucun réseau étranger ne le fera jamais. Et ça ils le savent.»