Comment le même homme peut-il lire Goethe le soir et torturer ses semblables le matin? Question terrible, qui se situe dans la droite ligne de la célèbre exclamation d'Adorno: «Plus de poésie lyrique après Auschwitz!» Eh bien, la télévision, cette prétendue machine à décerveler les masses, est capable de poser ce genre de questions, nous faisant avaler de travers notre tisane ou notre whisky du soir. La preuve par TSR 2, qui diffuse dès ce 25 septembre une série de treize «grands entretiens» de Guillaume Chenevière avec George Steiner, l'un des grands intellectuels de notre temps.

Réalisés en mai dernier, à un moment où il se croyait sur le point de quitter son poste, ces entretiens devaient être, pour le directeur de la TSR, une manière de testament. Avant de s'en aller, cet homme de culture avait à cœur de démontrer que la télévision peut aussi «servir d'introduction à une pensée». Les circonstances ont fait que Guillaume Chenevière est toujours en place, mais cela n'enlève rien à la portée de l'entreprise.

George Steiner, né en 1929, est issu d'une famille juive autrichienne cultivée et polyglotte, poussée à l'exil (à Paris, puis à New York) par la montée de l'antisémitisme. Outre les Etats-Unis, il a vécu dans de nombreux pays européens, dont la Suisse, où il a enseigné pendant 25 ans la littérature comparée à l'Université de Genève. Son itinéraire de citoyen du monde s'inscrit dans «l'identité de pèlerin dans le temps», vieille de cinq millénaires, du peuple juif: «J'ai un passeport dans le temps, pas dans un lieu.»

Sa véritable patrie, dit-il, «c'est le texte», et son univers familier «la splendeur du monde de la pensée». Une splendeur par laquelle tout téléspectateur normalement constitué, s'il (elle) a fait le pas de se mettre à l'écoute, ne peut que se sentir irradié. Bien sûr, l'érudition du personnage peut effrayer: il faut s'être approprié toute la littérature et la philosophie occidentales, pour pouvoir ainsi commenter de l'intérieur Homère et Platon, Kafka et Heidegger, Shakespeare et Racine…

Mais il faut surtout avoir aimé les grands auteurs et leurs œuvres, et ne pas s'être contenté de les disséquer ou de les «déconstruire». Le moteur de George Steiner, c'est la passion, qui le fait pleurer de joie lorsqu'un vieillard polonais l'emmène dans un hôtel où avait dormi Balzac. Et la passion passe bien à l'écran, surtout quand elle est assaisonnée de beaucoup d'humour. Ecoutez-le raconter sa rencontre avec Lukács en 1957 à Budapest: «Maître, comment avez-vous fait pour écrire une œuvre de 40 volumes?» «Hausarrest! C'est grâce à l'assignation à résidence!»

George Steiner devait, lui aussi, écrire une œuvre considérable, de son premier livre paru en 1963 sur Tolstoï et Dostoïevski à Errata, une autobiographie intellectuelle qui paraît ces jours en français, en passant par Les Antigones (1986) ou Réelles présences (1991). C'est dans Langage et silence (1969) qu'il a abordé pour la première fois le problème du lien entre la (grande) culture et la barbarie du XXe siècle, qui n'a depuis cessé de le hanter et qui constitue le fil rouge des entretiens avec Guillaume Chenevière.

Avec, au départ, quelques constats effrayants. L'art et ce qu'on appelle «les humanités» n'ont jamais empêché le déchaînement de l'inhumanité: dans une salle de concert munichoise on a continué à jouer Debussy alors qu'on entendait au-dehors les cris des déportés de Dachau. D'autre part, les plus grandes œuvres ont souvent été produites dans un contexte d'oppression: le libéralisme, la tolérance, la mise au ban de toutes les formes d'élitisme sont probablement en train de signer l'arrêt de mort de la poétique et de la métaphysique.

Peut-on reprocher à Debussy d'avoir écrit une musique qui ne s'est pas arrêtée d'elle-même, par une sorte d'impossibilité interne, lorsqu'elle était jouée sur fond d'horreur? Peut-être. Faut-il déplorer les effets pervers de la démocratie sur la production culturelle? Peut-être aussi…

George Steiner ne cache pas ses contradictions d'intellectuel et d'humaniste, il nous les fait partager. De même tente-t-il d'expliquer honnêtement sa relation ambiguë avec l'Etat d'Israël, qui est en train de devenir un Etat comme les autres, capable d'écraser plus faible que soi, alors que le peuple juif, l'«aristocratie de l'humanité», a toujours eu pour vocation d'être «un invité sur la terre». De même, plutôt que de dire si, oui ou non, il croit en Dieu, préfère-t-il simplement affirmer que «si la question de Dieu ne vous paraît plus décisive, alors il y a une dimension de la grandeur humaine qui vous échappe».

Aventures d'une pensée, TSR2, à 21h, dès le 25 septembre.