Que fait-on quand on a déboulonné un dictateur, le lendemain d’une révolution? En Egypte, au Caire, à tous les coins de rue, on s’est mis à balayer, à frotter, à nettoyer, puis à peindre les trottoirs, les passages piétons, les arbres et les visages aux couleurs nationales. Depuis une semaine, à peine crédules du fait qu’ils aient osé, les Egyptiens s’adonnent à un exercice collectif de purification. Une façon bien à eux de tourner la page des trente années de règne d’Hosni Moubarak.

«Avant, tout le monde jetait ses détritus dans la rue, explique Hani. C’était le pays de Moubarak. Aujourd’hui, on veut que tout soit propre car c’est redevenu notre pays et nous en sommes fiers!» Jolie façon de se rendre maître de sa terre. Les Egyptiens, après des décennies de repli sur le clan familial ou le silence individuel, ont soif de recréer du lien social, du débat, du voisinage. Alors, on se congratule, on se dispute: des nostalgiques de l’ancien ordre – ils existent – insultent les balayeurs adolescents et leurs mots d’ordre spartiate «pas d’attitude négative!» Mais tout le monde défile avec son drapeau national, son carton autour du cou sur lequel est écrit «L’Egypte avant tout».

Les militaires, ces héros

«We ana mali?» «Et pourquoi je m’en mêlerais?» C’était l’une des expressions préférées des Egyptiens avant le 25 janvier, avant qu’une poignée de jeunes engendre un mouvement qui a emporté en 18 jours l’un des plus anciens dirigeants du monde arabe. Les «jeunes du 6 avril», le groupe de militants à l’origine de l’appel à manifester, ont réussi à changer cette mentalité. Ils ont dit: mêlons-nous de politique, mêlons-nous de notre société et de notre avenir. «Voilà ce qui a permis la révolution», résume Nadia Abdulla, chercheuse à l’Arab Forum for Alternative Studies du Caire.

Mais les héros, en ce moment, dans les rues de la capitale égyptienne, ce sont les militaires. Leurs blindés, parqués devant des bâtiments gouvernementaux, les églises, les synagogues ou le Musée égyptien sont devenus des objets d’attraction touristique. Les familles défilent pour prendre en photo leur progéniture sur les tanks ou dans les bras des soldats érigés en gardiens d’une révolution qu’ils n’ont pas voulue mais qu’ils ont permise.

Les militaires, contrairement à la police, aux services de la garde présidentielle ou autre milice sécuritaire de l’ancien régime, n’ont pas tiré un seul coup de feu. Et, le moment venu, ils ont su faire le choix de la légitimité de la rue au détriment de celle du chef sur le déclin. Un choix stratégique plus que de conviction démocratique. Les soldats sont de la même génération que les manifestants. «Vos papiers s’il vous plaît», demande l’un d’eux avant de s’exprimer en allemand à la vue d’une carte d’identité suisse. Où l’a-t-il appris? Dans le «hard rock café» où il était barman avant de faire son service obligatoire.

La télévision a aussi fait son virage à 180 degrés. Il y a dix jours, elle diffusait des images touristiques en ignorant tout des manifestants, figée dans son rôle de relais de la propagande. Aujourd’hui, Nile TV multiplie les reportages de rue et la révolution fait l’objet de clips vidéo à la gloire de la jeunesse, de la liberté et la justice…

La page de Moubarak est-elle bien tournée? Il y a les mots du poète pour le dire. Ce soir-là, Alaa El Aswany reçoit à son bureau: «Cette révolution, c’est comme une histoire d’amour: 84 millions d’Egyptiens vivent une merveilleuse ­histoire d’amour!» L’auteur de L’Immeuble Yacoubian pense que le plus dur a été fait. «Nous avons été capables de revendiquer nos droits et prêts à en payer le prix.» Le prix, officiellement, a été d’au moins 365 morts et 5500 blessés. Un lourd bilan. Les martyrs de la place Tahrir et d’ailleurs seront les fantômes de Moubarak.

Le sens de l’ordre

Mohamed Bazaraa est retourné au Caire le 2 février après deux années passées dans une banque genevoise. Durant huit jours, il est parti tous les matins à 8 heures pour rejoindre la place centrale et assurer avec des amis l’occupation du lieu jusqu’à ce que la relève arrive l’après-midi. «A un moment, la police a voulu créer le chaos pour justifier la répression. J’ai été surpris de la réaction des gens qui ont créé des comités de quartier pour assurer l’ordre. Ils ont fait preuve d’une étonnante discipline.» Il est fier que les manifestants n’aient rien cassé. Ou si peu. Il y a bien eu l’incendie du siège du Parti national démocrate (PND) du président et de l’hôtel des finances («Je l’aurais aussi fait», dit-il). Mais pour Mohamed, le mouvement n’est pas terminé: «Moubarak, ce n’était qu’un début. Toute l’ancienne direction doit disparaître. C’est cela la vraie révolution.» L’armée a cédé sur plusieurs points. Mais subsistent l’état d’urgence, les prisonniers politiques et un gouvernement certes remanié mais hérité de Moubarak.

Augmenter les salaires

La pression populaire se maintient désormais à travers une multiplication de mouvements sociaux, sectoriels, qui représentent une deuxième vague sans lien structurel avec les jeunes. On en a une idée en se rendant au Ministère des finances. Là, une cohue de personnes vient réclamer son «dû»: des augmentations de salaire. «Je veux voir le ministre, maintenant!» hurle un homme qui affirme représenter les 60 000 guides touristiques du pays. Le ministre, depuis le début du mois, c’est Samir Radwan. Un Genevois, ou presque, puisqu’il a passé 28 ans au Bureau international du travail (BIT) et épousé une fille d’Olten. Le technocrate, sans affiliation politique, confirme: il y a des manifestations à travers tout le pays et dans tous les secteurs. «Les deux principaux problèmes sont le chômage et les salaires.» Des mesures d’urgence ont été prises qui seront suivies d’un «paquet pour stimuler l’emploi». Mais pas un poste de fonctionnaire (ils sont six millions) supplémentaire, jure-t-il. Qu’a-t-il pensé du mouvement des jeunes? «Une totale réjouissance. Ils se sont battus pour tout ce que j’ai défendu depuis trente ans: la lutte contre la pauvreté, la corruption et l’injustice. Ils ont réalisé en 20 jours ce que ma génération n’a pas su faire en 20 ans. Et tout cela en évitant le chaos de l’Irak.»

Des jeunes révolutionnaires? Avec une structure révolutionnaire? Mahmoud Salem, 29 ans, nous reçoit dans son bureau d’une société de médias, la main gauche posée sur quatre paquets de cigarettes et le téléphone portable dans la main droite. «Quiconque revendique la paternité de cette révolution est un menteur, dit-il. C’est une révolution d’individus, sans leader, ni idéologie.» Mahmoud alias «sandmonkey» est l’un de ces nombreux blogueurs qui ont permis non pas d’organiser le mouvement mais de «mobiliser» les individus, comme il l’explique.

«Mon heure de gloire»

Mahmoud s’était fait connaître dès 2005 en condamnant le boycott des produits danois par les pays musulmans après l’affaire des caricatures. Avant le 25 janvier, il avait 5000 abonnés (followers), il en a désormais 25 000. C’est lui qui, lorsque le pouvoir a bloqué l’Internet avec l’étranger, a continué à faire circuler l’information grâce à son compte Twitter («mon heure de gloire»).

Mahmoud n’aime pas les clichés. «Ce n’était pas une révolution des réseaux sociaux mais celle du peuple. Ils n’ont fait qu’aider le mouvement.» Son blog s’est nourri des événements vécus sur le terrain. Durant les 18 jours de contestation, il était quotidiennement sur la place Tahrir. Un jour, alors qu’il apportait des médicaments aux blessés, la police l’a stoppé et une bande de voyous a pulvérisé sa voiture. «J’ai cru qu’ils allaient me lyncher. J’ai eu le temps d’appeler des amis qui m’ont sauvé.» Un proche a été blessé par une balle en caoutchouc. Aujourd’hui, Mahmoud veut fonder un parti politique, celui de l’«Egypte libre». Ni de gauche ni de droite. «Je suis un libertarien favorable aux idées sociales.»

Le blogueur dit souffrir de stress. Trop de pression de partout, il ne veut pas préciser. Il fait confiance à l’armée pour mener la transition à bien. Mais à condition qu’elle continue d’être mise sous pression. La mobilisation continue. En se promenant sur les abords de la place Tahrir, Mahmoud écrase dans son poing l’une de ces feuilles de recommandations que distribuent des jeunes filles: respectez les règles de circulation, gardez la ville propre, dénoncez à la police les mauvais comportements, etc. «Est-ce pour cela qu’on a fait la révolution? Pour appeler à respecter l’autorité?» Il maugrée en voyant les bourgeoises du quartier chic Zamalek défiler un drapeau à la main ou avec une perruque aux couleurs nationales. «C’est le triomphe du kitsch et la commercialisation de la révolution», soupire-t-il. Il a cette dernière comparaison avant de rejoindre ses amis dans un bar: «C’est comme dans un film d’horreur. Jusqu’à la fin on ne sait pas si le serial killer ne va pas ressurgir. Je préfère mettre une balle dans sa tête avant qu’il se relève et en mettre une dans la mienne. Tu comprends?»

Juste faire la fête

Vendredi, la place Tahrir, désormais connue dans le monde entier et source d’inspiration d’autres révoltes arabes, a une nouvelle fois été le lieu d’un rassemblement monstre. Des centaines de milliers de personnes ont afflué dès la mi-journée. Il y a ceux qui voulaient célébrer la victoire, ceux qui voulaient rendre hommage aux martyrs, ceux qui voulaient mettre la pression sur les militaires, ceux qui voulaient… dire au revoir à Moubarak («qui devait partir mais pas dans ces conditions») et ceux qui voulaient tout simplement faire la fête.

Après la prière, le théologien Youssef al-Qardaoui a appelé les dirigeants du monde arabe à accompagner l’Histoire en marche. Des manifestants devaient se rendre auprès du siège de diverses ambassades arabes pour exprimer leur solidarité avec les multiples soulèvements populaires qui embrasent la région.

Wael Ghonim, autre cybermilitant devenu célèbre du jour au lendemain, a pour sa part été empêché de s’exprimer par des agents de sécurité. Sur des scènes improvisées des groupes folkloriques ont pris le relais. Sur l’une d’entre elles, on a pu voir des cheikhs d’Al-Azhar, le principal centre du sunnisme, et un évêque copte se tenir la main en s’adressant à la foule. Les deux plus grandes vedettes égyptiennes, Mohamed Mounir et Amr Magdy, devaient ensuite se produire dans la nuit. Pour chanter la révolution en marche.