Début mai, les médias internationaux ont fait leurs grands titres sur des travaux américains – ceux du Dr Judah Folkman – censés ouvrir une voie très prometteuse dans le traitement du cancer. La nouvelle a suscité beaucoup d'espoir chez les malades et leurs familles. Or cette «découverte» n'est pas fondamentalement nouvelle et, surtout, le traitement en question n'a prouvé son efficacité, pour l'heure, que sur des souris. L'information aurait dû, au plus, faire l'objet de courts articles dans les rubriques spécialisées. Enquête sur un effet d'entraînement.

Tout commence le dimanche 3 mai, avec la parution dans le New York Times (NYT) d'un article relatant les résultats obtenus par le Dr Folkman. Début du papier: «D'ici à un an, si tout va bien, un premier patient se verra injecter deux nouvelles molécules qui peuvent éradiquer n'importe quel type de cancer, sans effets secondaires évidents ni résistance médicamenteuse – chez la souris.» Le reste de l'article est à l'avenant, oscillant entre optimisme (grande avancée contre le cancer) et appels à la prudence (ça ne marche que chez la souris).

Cet article aura un impact énorme pour trois raisons: il paraît en une du NYT, journal habituellement assez réservé; il est signé par Gina Kolata, journaliste à la compétence reconnue; et, surtout, il cite ce propos très enthousiaste du Prix Nobel James Watson, codécouvreur de la double hélice de l'ADN: «Judah Folkman va guérir le cancer dans deux ans.» Et Kolata d'ajouter: «Watson dit qu'on se souviendra de Folkman comme d'un scientifique qui, comme Darwin, a changé le cours de la civilisation.» De quoi balayer les nombreuses réserves que comporte l'article.

Dès le dimanche soir puis le lundi matin, tous les médias locaux s'enthousiasment pour la nouvelle. Celle-ci traverse l'Amérique à grande vitesse: lundi soir, les trois grands networks, CBS, NBC et ABC, ouvrent leurs journaux sur le sujet et y consacrent de longs développements. Les mises en garde demeurent, mais le ton général est euphorique.

Le lundi 4 mai, à l'ouverture des marchés boursiers, la société Entremed, qui produit les molécules utilisées par le Dr Folkman, voit son cours exploser. Entremed publie le jour même un communiqué rappelant que l'expérimentation humaine ne pourra commencer avant douze mois et que plusieurs années pourraient s'écouler avant que le médicament soit disponible sur le marché, si jamais il voyait le jour. Mardi matin, le New York Times rectifie le tir sous le titre: «Mise en garde sur des espoirs prématurés». A travers le pays, une nouvelle floraison d'articles paraissent, contestant, cette fois, sinon le contenu de l'article du NYT, du moins l'importance qui lui a été donnée dans ce journal. Le correspondant médical de la chaîne ABC observe que «ces informations étaient connues de longue date des milieux médicaux».

Démenti et soupçons

Le jeudi 7 mai, le NYT publie une lettre de Watson qui dément avoir tenu les propos qui lui sont attribués. Le tout vient, selon lui, de la déformation d'une conversation qu'il a eue lors d'un dîner, six semaines plus tôt, au cours duquel Gina Kolata était sa voisine de table. Pourtant, le même jour, un porte-parole du New York Times confirme la citation parue, ajoutant que le journal estime que son traitement de l'information est approprié. Bientôt surgit dans la presse américaine une critique plus sérieuse, cette fois sur les motivations de la journaliste du New York Times. On évoque une proposition de livre, faite par courrier électronique par un agent littéraire au nom de Gina Kolata, à plusieurs éditeurs new-yorkais le jour même de la parution de l'article. Vendredi, le New York Times publie un nouvel article sur ce sujet. Gina Kolata y explique qu'elle a bien reçu un coup de fil de son agent. «Il m'a demandé d'écrire un e-mail de deux pages et m'a dit qu'il obtiendrait 2 millions de dollars», écrit la journaliste, qui confirme avoir présenté sa proposition le jour de la parution de son «scoop». Du fait de la controverse, Kolata retire son projet de livre après discussion avec la hiérarchie du journal.

Boule de neige en France

En France, la nouvelle arrive le lundi 4 mai et passe relativement inaperçue. Seul le journaliste médical de France 2 décide d'en faire un «papier», qui passera dans le 20 heures de la chaîne le soir même. Le lendemain, le 20 heures de TF1 en fait à son tour un de ses grands titres, non sans rappeler que les études en sont au stade préliminaire. Le mercredi après-midi, Le Monde en fait sa manchette sur quatre colonnes, «Cancer: un espoir venu d'Amérique».

Jeudi, l'information est également le premier titre de une du Figaro. «L'histoire méritait d'être traitée, mais elle n'aurait jamais dû être en une», estime la responsable de la section médicale du journal. Pour sa part, la direction de la rédaction du Figaro «n'a pas de regrets particuliers». «Notre journal n'a jamais «forcé» sur un titre. Nous avons fait attention à mettre les principaux éléments d'information et les bémols en une.»

Même tonalité au Monde. Dans l'édition datée du dimanche 17 mai, le médiateur du journal s'interroge: «Le Monde a-t-il cédé au sensationnalisme et négligé les précautions élémentaires que requiert un sujet aussi sensible?» Réponse: «Il nous semble que les précautions nécessaires ont été prises pour modérer les espérances suscitées par ces découvertes: le sous-titre de une comme le dessin de Plantu précisaient que les premiers résultats obtenus ne portaient que sur des souris et l'article était lui-même extrêmement mesuré.» Le dessin de Plantu représente une souris allongée dans un lit d'hôpital, au chevet de laquelle une femme s'exclame: «Alors? Il paraît que tu vas mieux?» «Madame, je vous répète qu'il s'agit d'une souris», lui dit un médecin.

© L'intégralité de cet article est parue dans Libération.