Il n’est pas encore un homme, plus tout à fait un enfant. Peut-être s’agit-il de Cosme Ier de Médicis, futur grand-duc de Toscane. Peut-être pas. Il est certainement né sur les bords de l’Arno au début du XVIe siècle, et semble gêné de poser pour le maniériste florentin qui fige ses traits sur une tuile de 66 centimètres par 51. Une chose est sûre, la séance a lieu entre 1530 et 1535 et le maître s’appelle Jacopo Carrucci, dit le Pontormo, grande figure de la Renaissance italienne.

Autre certitude: quelle que soit sa véritable identité, l’adolescent ne pouvait pas imaginer que son portrait – dont Le Temps a retrouvé la trace – et les dizaines de millions de francs qu’il vaut aujourd’hui feraient l’objet, cinq siècles plus tard, d’une guerre d’héritage entre un frère et sa sœur, Genevois tous les deux, récemment tranchée par le Tribunal fédéral (TF).

L’arrêt 5A_337/2013 du 23 octobre dernier est sans appel: Catherine* doit verser à son frère Laurent* la somme de 12,5 millions de francs, plus intérêts à 5% l’an, correspondant – à quelques détails procéduriers près – à la moitié des 15,5 millions de livres sterling qu’elle a touchés en vendant le tableau chez Christie’s, en 2009.

Comment Catherine et Laurent en sont-ils arrivés là? Quel est l’itinéraire de ce portrait d’exception, considéré jusqu’en 2008 comme une œuvre secondaire? Retour sur une affaire rocambolesque, mêlant expertise artistique, secrets de famille et droit des successions.

Le 9 septembre 1988, Alexandre*, le père de Catherine et Laurent, avocat de la place, achète deux tableaux lors d’une vente aux enchères forcée à l’Office des poursuites de Genève, pour 10 000 et 6000 francs. Evalués et inventoriés dix ans plus tard par la maison Sotheby’s, le premier est attribué à l’école espagnole du XVIIe siècle du peintre Vélasquez et estimé à 25 000 francs, le second serait l’œuvre d’un suiveur du Pontormo, Jacone. Il est estimé à 50 000 francs. Sotheby’s précise alors que les deux tableaux proviennent de la collection du marchand italien Contini Bonacossi, dont une partie est aujourd’hui exposée à la Galerie des Offices de Florence.

Au décès d’Alexandre, en 1995, son épouse, Marie*, hérite de son patrimoine, dont font partie les deux tableaux. Lorsque Marie décède à son tour en 2005, Catherine et Laurent sont ses seuls héritiers. Après un partage partiel et au terme d’un deuxième accord successoral, Catherine reçoit le tableau attribué à un suiveur du Pontormo et Laurent l’œuvre attribuée à l’école espagnole. Une maison parisienne, Camard & Associés, avait estimé l’essentiel des tableaux et autres meubles composant la succession, à l’exception des deux tableaux, déjà estimés par Sotheby’s. En avril 2006, Catherine et Laurent conviennent que ce dernier se verra attribuer 25 000 dollars de plus sur la masse successorale, pour «compenser l’écart de valeur» entre les deux tableaux.

A l’automne 2007, Catherine contacte Philippe Costamagna, spécialiste du Pontormo et auteur d’un catalogue raisonné du peintre, pour qu’il examine «son» tableau. Dans son ouvrage de référence, édité en 1994, l’historien de l’art l’avait attribué à Jacone, élève du maître, et l’avait ainsi inscrit au chapitre des «œuvres rejetées». Précisant toutefois qu’il n’avait jamais pu examiner l’original. Lorsqu’il vient à Genève, en janvier 2008, pour examiner le tableau «dans le coffre d’une banque», il n’en croit pas ses yeux. Contacté par Le Temps , il raconte: «La dame a tout de suite compris, dans mon regard, qu’il s’agissait d’un Pontormo. A l’œil, ça ne faisait aucun doute, j’avais devant moi une œuvre extraordinaire et magnifique!»

Philippe Costamagna suggère à Catherine de s’adresser à une autre spécialiste du Pontormo, l’Américaine Janet Cox-Rearick, pour le faire authentifier. Elle rend son rapport d’expertise le 9 septembre 2008, confirmant l’attribution du tableau au Pontormo.

Tout s’accélère. En octobre, Catherine mandate la maison Christie’s pour vendre le Pontormo. «Par un processus de vente privée, et non de vente aux enchères», précise l’arrêt du TF. Le 19 janvier 2009, le tableau est vendu pour «la somme brute de 17 millions de livres sterling». Après déduction de la commission de Christie’s et de la prime d’assurance, Catherine touche la somme de 15 525 000 livres sterling, soit 25 307 458 francs. Laurent ignore alors tout de cette vente, comme de la nouvelle attribution du tableau de sa sœur.

En mars 2009, Catherine et Laurent signent une troisième et dernière convention de partage, qui précise que «les parties estiment avoir liquidé de façon finale la succession». Ce n’est que deux mois plus tard, en mai, que Laurent est informé de l’authenticité du Pontormo et de sa vente juteuse. Comment l’apprend-il? Contacté, Laurent renvoie à son avocat, Me Pierre Gabus. Lequel reste très discret sur la question, se contentant d’évoquer «une indiscrétion familiale».

En toute bonne logique, Laurent écrit immédiatement à sa sœur, le 29 mai, l’informant qu’il invalide l’accord de partage au motif qu’il était entaché «d’une erreur essentielle s’agissant de la valeur du tableau du Pontormo». Catherine conteste cette invalidation.

A lire l’arrêt du TF, Catherine prétendait que les deux tableaux «avaient été répartis sans que son frère et elle n’accordent d’importance à leur valeur, envisageant l’hypothèse où l’un des deux tableaux aurait été de la main du maître» et en acceptant les risques. Catherine n’a pas répondu aux sollicitations du Temps pour confirmer cette position, et son avocat, Me Eric Alves de Souza, n’a pas souhaité non plus faire de commentaire.

De son côté, et toujours selon l’arrêt, Laurent soutenait «qu’il ne soupçonnait aucunement que l’un – ou les deux tableaux – puisse être un authentique du maître; il était parfaitement clair pour lui qu’ils ne l’étaient pas».

Selon Pierre Gabus, l’espoir de Catherine était que Laurent fasse expertiser son tableau, et que celui-ci soit également authentifié comme un tableau de maître, en l’occurrence Vélasquez. Catherine a effectivement insisté pour que cette expertise soit faite. Malheureusement pour la paix de la famille, ladite expertise a bien eu lieu en 2009: le tableau de Laurent n’était pas de la main de Vélasquez.

Catherine et Laurent ont-ils, au moment du partage, espéré l’un et l’autre que leur tableau respectif était de la main d’un maître? Tous deux pouvaient avoir des raisons de le penser. Catherine a, par exemple, évoqué au cours de la procédure les «circonstances mystérieuses» dans lesquelles leur père avait acquis les tableaux, et le fait que leur mère leur avait toujours dit de ne jamais les vendre. Le catalogue raisonné de Philippe Costamagna mentionne en outre une attribution du tableau au Pontormo dans les années 1940, rejetée depuis. Pour ce qui est du tableau espagnol, le rapport de Sotheby’s de 1998 précise qu’il avait aussi été attribué à Vélasquez dans le catalogue raisonné de Mayer, paru en 1936. Attribution également réfutée depuis. De surcroît, la provenance prestigieuse des deux tableaux – la collection Contini Bonacossi – pouvait permettre aux deux héritiers d’entretenir quelque espoir. Eux seuls connaissent la vérité sur leurs premières intentions.

Quoi qu’il en soit, Catherine ayant empoché 25 millions de francs et Laurent rien du tout, celui-ci n’a pas lâché l’affaire. Après plusieurs tentatives infructueuses d’obtenir les détails de la vente, après avoir adressé à sa sœur un commandement de payer de quelque 20 millions de francs, Laurent saisit la justice le 30 avril 2010 pour obtenir des informations sur la vente, faire admettre que la convention de succession, entachée d’erreur, soit invalidée, et pour obtenir, à défaut de la restitution du Pontormo, la moitié du produit de sa vente.

Le 1er novembre 2012, le Tribunal de première instance du canton de Genève condamne Catherine à rembourser son frère. Le 22 mars 2013, la Chambre civile de la Cour de justice rejette l’appel de Catherine. Le 7 mai, Catherine recourt au TF, qui statue définitivement le 23 octobre: les voies de recours étant épuisées, Catherine doit se conformer à la décision du tribunal genevois et verser 12,5 millions de francs à Laurent, plus 5% d’intérêts par an depuis le 29 mai 2009, date de son premier courrier. Selon nos sources, le paiement n’a pas encore eu lieu, et la réconciliation n’est pas à l’ordre du jour.

Loin, très loin de ces turpitudes, le portrait sur tuile du mystérieux adolescent florentin par le maître Pontormo est, quant à lui, tranquillement accroché au mur du bureau new-yorkais d’un riche collectionneur américain.

* Noms connus de la rédaction

«A l’œil, ça ne faisait aucun doute, j’avais devant moi une œuvre extraordinaire»