«Vous êtes mon seul lien entre le monde et moi-même. […] Nous avons un peu d'espoir depuis que les Etats-Unis ont pris les choses en main. Mais j'ai peur qu'ils nous égorgent les uns après les autres. […] Depuis les massacres de Mitrovice, je ne laisse jamais sortir les enfants, même pas sur le balcon.» Ces mots sont ceux de Vali, une mère à Pristina, écrits quelques jours avant les raids de l'OTAN au Kosovo. Des mots envoyés par e-mail à une amie serbe de New York, des mots lus lundi soir par un collectif d'acteurs, dont Vanessa Redgrave, dans un théâtre de Broadway lors d'une soirée d'entraide organisée par l'organisation humanitaire MADRE.

Il y a aussi les mots d'Adona, cette jeune Kosovare de 16 ans, que les 41 millions d'auditeurs de NPR, la radio publique américaine, ont prise en affection depuis la lecture à l'antenne de sa correspondance par e-mail avec un jeune américain de Berkeley, Finnegan Hamil, 16 ans lui aussi et reporter en herbe à Youth Radio. On est sans nouvelles d'elle depuis une semaine.

Des exemples au hasard qui illustrent le rôle complètement novateur joué par Internet dans la diffusion de l'information sur la guerre qui fait rage au Kosovo. Un rôle renforcé depuis l'expulsion de la plupart des journalistes étrangers, l'interdiction de filmer imposée à ceux encore sur place et le bouclage de la plupart des médias indépendants. De fait, la toile est devenue la principale source et le véhicule privilégié de l'information.

Le lieu d'une formidable bataille médiatique aussi. Car son accessibilité n'a échappé à personne. A commencer par les principaux acteurs du conflit. L'OTAN, les gouvernements de l'Alliance et les autorités de Belgrade multiplient communications et propagande sur leurs sites respectifs. Quand la seule radio indépendante de Belgrade, B92, a été priée une première fois de cesser d'émettre au début des raids aériens, ses reportages étaient encore relayés par le Net (www. B92.net) grâce au soutien du serveur néerlandais XS4A11. Depuis le 2 avril cependant, Radio B92 a été sommée de cesser toute activité. L'opposition kosovare continue à diffuser ses informations sur le Net, sans censure mais souvent non confirmées par des sources indépendantes (kosovapress.com).

Plus iconoclaste, mais tout aussi efficace, le moine orthodoxe Sava Janjic diffuse lui aussi des informations sur le Kosovo sur son site (www.decani.yunet.com), par le biais de sa mailinglist (www.egroup.com/list/kosovo) et de son forum de discussion (www.egroup.com/list/decani). Au premier jour des raids, Frère Sava écrivait: «Malgré les promesses officielles… que seules des cibles militaires seraient visées, quelques zones civiles ont été touchées… dont le village de Granacica, où se trouve l'un des monastères les plus sacrés de l'orthodoxie serbe.» Malgré la diffusion d'informations parfois défavorables à Belgrade, son site n'a pas été fermé. «Parce qu'il est un membre de l'Eglise orthodoxe, [Milosevic] n'ose pas faire un geste contre lui», explique le journaliste indépendant Don North, cité par WiredNews.

Parallèlement aux sites officiels, le réseau est également pris d'assaut par les privés avides d'informations. Par son immédiateté, l'e-mail tout comme les chatrooms sont devenus un moyen de communication privilégié, entre membres d'une même famille, de parents, d'amis séparés par la guerre, mais aussi pour des organisations humanitaires ou politiques. Human Rights Watch (HRW) reçoit ainsi des dizaines d'e-mails par jour. «Internet est devenu le canal le plus efficace pour recevoir et disséminer de l'information, affirme Fred Abrahams, de HRW à New York, même s'il fonctionne de façon sporadique.» Les communications fonctionnent relativement bien avec Belgrade mais nettement moins bien avec Pristina. A la demande de plusieurs organisations humanitaires, inquiètes pour la sécurité de leurs interlocuteurs, la société Anonymizer (www.anonymizer.com) a ouvert depuis le 26 mars un service crypté, quasiment impossible à forcer. Des milliers de messages ont déjà transité par ce serveur, selon Lance Cottrel, président de la société californienne.

Les experts en communication ne sont pas surpris par la formidable expansion du Net. «C'est le propre de chaque guerre de mettre en évidence un nouveau média», explique John Pavlik, directeur du Centre pour les nouveaux médias à l'Université de Columbia. La Seconde Guerre mondiale avait consacré la radio, alors que la télévision amenait pour la première fois des images de combats dans les salons américains durant la guerre du Vietnam avec les conséquences que l'on sait sur l'évolution de l'opinion publique. La guerre du Golfe entrera dans l'histoire comme la première guerre en direct, par l'entremise de CNN. «Dans chaque guerre, il y a trois parties, les deux en conflit et les médias forcés d'innover pour accéder à l'information que les politiques ou les militaires tentent de contrôler», poursuit John Pavlik.

Il est encore tôt pour évaluer l'impact du Net dans cette guerre, mais l'une des nouveautés réside dans le fait qu'il offre une voix à tout le monde, sans le filtre des médias ou des gouvernements, même si l'authentification des informations pose souvent problème. MADRE assure que ses membres connaissent personnellement chacune des personnes derrière les e-mails lus lundi soir. Avant de diffuser les courriers d'Adona, Youth Radio s'était assurée de son existence réelle. «De toute façon, plus il y a de voix, mieux c'est», résume Ari Schwartz, du Centre pour la démocratie et la technologie à Washington.