Peu nombreux sont ceux qui ont accès à la Private area, la «sphère privée» virtuelle de ce club très fermé qu'est le Forum économique mondial. Seules les personnalités invitées au rendez-vous annuel de Davos – politiciens et grands de l'économie pour l'essentiel – ont en principe accès à ce sanctuaire électronique qui permet aux VIP de rentrer en contact les uns avec les autres en dehors de la période du Forum. En principe seulement, car un ou des pirates informatiques viennent de pénétrer cet espace virtuel très protégé. L'auteur de l'attaque a envoyé au journal dominical SonntagsZeitung un CD-Rom contenant 1400 numéros de cartes de crédit, ainsi que les numéros de téléphone personnels et les dates de déplacement à Davos de quelque 27 000 personnalités, du PDG de Fiat Gianni Agnelli au chef de l'Autorité palestinienne Yasser Arafat.

Selon le directeur du Forum, Claude Smadja, c'est la première fois qu'un pirate parvient à pénétrer les systèmes informatiques de l'organisation. «Il s'agit d'un acte criminel auquel nous allons donner des suites légales», a-t-il déclaré au Temps. «Nos experts vont renforcer nos dispositifs de sécurité et nous allons nous assurer que nos membres ne subiront pas de préjudice.» Les données les plus problématiques de ce point de vue sont les numéros des cartes de crédit qu'utilisent les invités au Forum pour payer à l'avance leurs frais de participation à certaines manifestations de Davos. Les instituts de crédit concernés ont passé le week-end à annuler en catastrophe toutes les cartes concernées. A part les mots de passe donnant accès à la Private area, qui doivent être remplacés, les autres informations dérobées sur le site Internet du Forum se trouvaient sur la brochure distribuée à tous les participants – ils étaient quelques milliers cette année – et revêtent un degré de confidentialité limité.

De l'avis des experts, les organisateurs du Forum disposent d'une sécurité informatique de haut niveau et ont toujours prêté une grande attention à ce problème. Mais aucune institution n'est aujourd'hui à l'abri d'un incident de ce genre. «Il y a eu des intrusions de ce type à la Maison-Blanche, au Pentagone et chez Microsoft, explique Claude Smadja. Je ne pense donc pas que notre crédibilité soit entamée.»

Même si l'acte n'a pas été revendiqué et que l'expéditeur du CD-Rom n'a pas révélé son identité, tout, et notamment la publicité donnée à cette attaque, porte à croire qu'il s'agit d'un geste politique. Les milieux anti-globalisation, dont le Forum de Davos est la bête noire, utilisent intensivement Internet pour leurs communications et comptent dans leurs rangs bon nombre de cyberpirates expérimentés, rompus à la pénétration de sites bien protégés. Les chances de retrouver le ou les auteurs de l'attaque sont donc a priori plutôt minces. Certains éléments pourraient cependant permettre de remonter jusqu'à eux: «Le serveur a pu enregistrer l'origine de la connexion, l'adresse IP d'origine, ou des données sur le fournisseur d'accès ou le routeur utilisé par les pirates», explique Bruno Giussani, spécialiste d'Internet. «Il est possible que les pirates aient laissé des traces de leur passage, car le niveau requis pour pénétrer un site Web n'est pas spécialement élevé.» Autre possibilité: le CD-Rom contenant les données dérobées pourrait conserver des indices comme le numéro de série de l'ordinateur utilisé ou celui du système d'exploitation.

Cet incident survient après que le Forum de Davos lui-même s'est déroulé sans incident majeur: un dispositif policier d'une importance exceptionnelle avait été mis en place et toute manifestation interdite dans la station grisonne. Ce verrouillage avait été dénoncé par les critiques de Davos et l'attaque informatique découverte ce week-end sonne comme une vengeance. Qui, assure son fondateur Klaus Schwab, n'empêchera pas le Forum de poursuivre sa politique d'ouverture aux contestataires de tous bords…