Ils étaient venus pour prier. Pour adresser leurs peines à Dieu. «Car il faut vous en souvenir, les peines étaient nombreuses, même avant.» Roland Jean-Baptiste choisit ses mots avec une extrême précaution, conservant ce langage désuet et d’une lenteur douce si propre à Haïti. Même aujourd’hui. Même «après». «Vous pouvez voir qu’on n’a pas de pleurs dans nos yeux. Mais nous pleurons tous au-dedans», explique cet enseignant de 29 ans, tout droit dans ses habits propres, comme s’il s’adressait à ses élèves du secondaire.

La cathédrale de Notre-Dame-de-l’Assomption s’est écroulée, laissant s’échapper des âmes en peine, mais écrasant les corps qui venaient y chercher la consolation. Dix, vingt, cinquante victimes? Nul ne le sait. Dimanche, cinq jours après que la terre a englouti Port-au-Prince, c’est la puanteur qui sert de seul indicateur de la présence de cadavres. Rien n’a bougé sur la colline de la cathédrale depuis que tout s’est «brisé». Aucun engin de déblaiement n’est passé par là. Personne, semble-t-il, à avoir même franchi les grilles tordues qui protègent maintenant un amas de ruines. Il reste des touffes pointées vers le ciel, des vitraux explosés comme par une bombe. Des bouquets de fleurs ont été déposés au pied d’une croix. Les centaines de tonnes de gravats sont devenus un tombeau.

Pas loin de ce qui était auparavant le parvis, un homme promet le sauvetage et la rédemption, une bible à la main. Une jeune fille, les yeux fous et les cheveux ébouriffés, semble vouloir rester figée pour l’éternité. Une troisième danse, les bras en l’air, comme saisie par le vaudou. Roland Jean-Baptiste s’en excuse presque: sa sœur, elle aussi, «a perdu la raison». Tous deux, avec leur mère, n’habitaient pas loin, dans la rue Saint-Martin Prolongé. Il ne reste rien de leur maison. A peine davantage de la rue. Avec les voisins, ils dorment maintenant dans ce qui était un terrain vague à proximité, à la lumière des bougies et des brasiers, sur les matelas posés à terre.

Les nuits sont longues, sans électricité et le ventre vide. Mais le jour à peine levé, Port-au-Prince est une fourmilière dans laquelle les survivants grouillent pour survivre. Le long des routes de cette ville à la géographie impossible, tout n’est que mouvements. Une interminable marche, les paquets sur la tête, les citernes d’eau de source dans les bras, un masque ou un foulard sur le visage pour éviter les épidémies, pour respirer malgré la poussière, ou pour ne pas être pris à la gorge par les odeurs de chair putréfiée.

En écrasant aussi bien le palais du président, le ministère, le siège la force de l’ONU, les églises ou les maisons en briques, le séisme n’a pas seulement laissé cette ville sans maître. Il a aussi tout nivelé. Face à ce qui était auparavant le commissariat Delmas, à l’entrée duquel une enseigne donne encore la bienvenue, tout le voisinage s’agglutine. Pas un geste. Pas un bruit, sinon celui de la pelle mécanique qui racle le sol, et les centaines d’yeux ronds qui regardent tomber les derniers pans d’un autre tombeau.

Insupportable, invivable, l’idée de côtoyer des corps ensevelis, a fortiori ceux de ses proches. Avec une pelle rouillée, Jestine Cial frappe de grands coups réguliers sur la dalle en béton. Sa silhouette est visible de la route, tout en bas, là où ont roulé les dernières pierres de sa maison construite aux abords d’une petite falaise. Parmi les débris, des cahiers de français, des jouets, des vêtements de Luna. «Je creuse parce que je ne sais pas quoi faire d’autre», raconte le père tandis que sa femme et sa fille aînée regardent silencieuses, assises sur des cailloux. Les pantalons de l’homme sont déchirés de bout en bout. Il ne lui reste que ce qu’il portait sur lui. Et le dernier fil d’espoir infime qui le relie à sa fille de 10 ans et qu’il refuse de couper.

Cinq jours ne sont rien à l’échelle de pareilles catastrophes. Mais il y a la faim qui «brouille l’esprit». Aux abords du palais du président, dans ce quartier où, écrasées, les antiques maisons se déversent sur les routes, deux hommes manquent de se tuer en escaladant les ruines d’un magasin pour y trouver de quoi manger. Le prix du riz a presque doublé. Les produits frais ont du mal à se faire un chemin. Même les bananes sont difficiles à trouver.

Il y a la colère, aussi. Une femme, sa mère blessée gisant sur le trottoir, frappe les vitres de la voiture, maudissant l’étranger qui détourne le regard. Aux abords de Pétionville, l’un des quartiers les plus dévastés, un jeune fanfaronne avec sa machette, les cheveux tressés, un foulard rouge noué autour de la bouche finissant de lui donner des allures de chef de gang. «Et quand est-ce qu’ils vont venir, vos copains blancs?» interroge-t-il en faisant s’esclaffer ses camarades. Le bandit de grand chemin redevient sérieux et presque enfantin. «Que savez-vous de la prochaine secousse? C’est vrai qu’elle est pour demain matin?»

Car il y a, encore, la peur de revivre le traumatisme. La panique qui vous saisit d’un coup, «faisant bouger dans la tête» les murs et les plafonds. En l’église adventiste Emmanuel De Santo, les familles sont venues pour la célébration du dimanche, tirées à quatre épingles, grand chapeau pour les dames, chemise impeccable pour les messieurs, nœuds dans les cheveux pour les jeunes filles. Soudain, au milieu des champs, une femme se met à hurler, et des fidèles se jettent sur la grille. Il faut plusieurs minutes pour comprendre que l’alerte n’avait pas de raison d’être. Une femme se tient le genou, blessée dans la cohue. De partout, les gens accourent pour comprendre s’ils doivent s’inquiéter. Sur les conseils chaleureux du prédicateur, peu à peu, chacun retrouve sa place tandis que le chant reprend.

Mais il y a encore la crainte des épidémies. Devant l’hôpital central, parmi des dizaines de blessés qui débordent dans la rue, le petit Dalneve, 4 ans, a perdu ses deux parents et attend sur un matelas, le visage plein de vilaines blessures, que puisse s’occuper de lui une chirurgienne canadienne arrivée le matin. A quelques dizaines de mètres, les corps gonflés de ceux qui n’ont pas trouvé de place à la morgue n’attendent plus rien, sous le soleil, à même le trottoir. Les employés de la morgue mangent une assiette de pâtes, goguenards devant la moue de dégoût des passants, insensibles à la puanteur. Une vieille dame nettoie le trottoir avec des palmes et un peu d’eau aux abords du lit où gît son fils blessé.

Combien de temps Port-au-Prince peut-elle vivre de cette manière? Autour des «tap-tap» colorés au nom prédestiné, les gens se pressent pour fuir vers les campagnes ou la frontière dominicaine. Sur les routes, les «Patience» tout bariolés d’images religieuses rivalisent de vitesse avec les «Dieu le veut». Des passagers entassés dans les structures en bois installées sur les pick-up, on ne voit qu’un coude dépasser à l’occasion des barreaux des fenêtres. Parfois un masque chirurgical, pour ceux qui cherchent un peu d’air à l’extérieur.

Faute de voir venir à elle les secours, une partie de la ville est allée les chercher. Dans un chaos sans nom, les camions chargés de gens roulent à tombeau ouvert en direction des environs de l’aéroport, où les secouristes, les organisations d’aide, les soldats et les Casques bleus ont commencé d’installer leurs quartiers généraux. Peu familiers des règles de conduite locales, les sapeurs-pompiers français provoquent un embouteillage monstre en se faisant percuter par la voiture qui les précède. Camions et vans les débordent, par la droite, par la gauche. Ils ont tôt fait de s’emparer du talus pour offrir une deuxième voie à la route, devenue l’accès du nouveau centre de la ville.

Sur le tarmac de l’aéroport, après les difficultés des premiers jours, l’arrivée en force des Américains a donné un nouveau visage à l’ensemble des opérations. Les gros-porteurs de l’US Air Force font paraître dérisoires les avions militaires argentins ou colombiens qui déchargent l’un après l’autre, secouristes et matériel. Hélicoptères et avions américains amènent tout avec eux, des gros vans immaculés aux vitres teintées, jusqu’aux Coca glacés que les soldats distribuent avec force sourires aux milliers d’étrangers attendant sous le soleil d’être rapatriés, en files quadrillées par les militaires. «Notre pays a l’habitude de ce genre de mission», sourit Mikael Millin, chef d’une équipe de 38 médecins qui attendent, dans un espace soigneusement délimité, que soit installé un hôpital de campagne à proximité, ainsi que leur propre campement.

Vu d’ici la perspective est différente. «Le fait que tout ceci soit organisé en si peu de temps est un record, étant donné les conditions du pays», glisse le médecin de Baltimore. Samedi, l’armée américaine avait déployé 6000 hommes. L’aéroport est devenu une zone sous contrôle.

En tenue de combat, le colonel italien Paolo Capitini ne cache pas lui aussi une certaine admiration devant les moyens déployés, qu’il photographie sous tous les angles avec un petit appareil portable. «C’est une bonne chose que les Américains débarquent. Les médias haïtiens sont en train de donner la nouvelle. Les gens voient passer les hélicoptères dans le ciel. Cela va calmer la situation.»

Port-au-Prince, pourtant, est loin de se limiter à l’aéroport. Et elle n’aura pas seulement besoin d’être calmée, elle devra aussi être guérie. Mikel, l’un des propriétaires du «Pain plus» qu’il vient d’ouvrir il y a moins d’un an sur la rue nationale, fait le point. «Nous avons notre propre générateur d’électricité et un système pour recueillir et filtrer l’eau. Et il nous reste cent kilos de farine. De quoi tenir une ou deux semaines. Ensuite nous aviserons.» Fabriquant des croissants, des pains au chocolat et des délices au fromage, le café fait pourtant office de petit paradis dans le voisinage. Un garde, armé d’un fusil, a été engagé pour filtrer les clients, les jeunes étudiants de la classe moyenne, au demeurant moins nombreux que les employés. Et le café, qui s’enorgueillissait de fermer à minuit, verrouille désormais ses portes à la tombée de la nuit, lorsque les rues noires de la capitale menacent de se transformer en coupe-gorge.

C’est ailleurs pourtant que vont ceux qui ne peuvent s’offrir ces délicatesses françaises. Et c’est là que se joue une partie de l’avenir. Comme sur le marché du bidonville de Croix-de-Mission, où les étals sont faits de pieux de bois crasseux enfoncés dans la boue d’une rivière qui sert à laver le linge, à faire sa toilette et où pataugent les cochons. Déjà, les bulldozers sont en train d’aplanir le sol afin d’ériger un camp qui accueillera les victimes du tremblement de terre. Et s’il en est d’Haïti comme des autres pays pauvres frappés de catastrophe, dans les bidonvilles, les victimes passées et les victimes actuelles ne formeront bientôt plus qu’un.

«Notre pays est mort», disait encore le jeune enseignant Roland Jean-Baptiste. Comment voit-il l’avenir d’Haïti, au pied de la cathédrale en ruine? «L’avenir, répond-t-il, je le vois très loin.»