C’est une signature. Celle de la lumière. C’est du noir, du blanc et toutes les nuances de gris entre les deux. C’est une manière de sublimer un visage, sans en dénaturer les traits. C’est le legs d’une époque, les années 30-40, avec tout ce qu’elles portent en elles de zones d’ombre et lumineuses. Une époque où les flashs n’existaient pas, où l’on travaillait en lumière continue, une technique de chef opérateur. C’est tout l’esprit du réalisme poétique qui se dégage d’un portrait Harcourt. Et cela fait rêver depuis près de 80 ans.

On connaît tous ces photos de Jean Gabin, de Gérard Philippe, de Romy Schneider, travaillées en clair-obscur. On a désiré, peut-être, se laisser magnifier par la caresse de la lumière. Harcourt est une machine à rêves, dotée d’une histoire compliquée, comme toutes les entreprises qui ont dû survivre au XXe siècle. Son destin est à l’image de ses photos: noir et blanc (lire ci-après).

Créée en 1934, par les frères Jacques et Jean Lacroix, des patrons de presse et Cosette Harcourt, une photographe, la société a eu ses périodes de faste et ses chutes libres, son nom a survécu à la faillite en 1990, ses archives ont été rachetées par l’Etat français, la marque, vidée de sa substance a été vendue à la chandelle en 1992, puis fut rachetée par Anne-Marie de Montcalm en 2002… L’enseigne est passée entre tant de mains que seule une historienne* fut capable de suivre la trace de ses errances.

Cette marque possède une capacité de résilience hors du commun: elle a été plus forte que l’histoire, que les aléas financiers, elle a survécu à tous ses propriétaires… Il semblerait d’ailleurs que les années noires du Studio Harcourt soient derrière lui. En 2007, la société a été rachetée par Francis Dagnan, un homme d’affaires actif dans l’immobilier (lire entretien ci-dessous), à charge pour lui de la redresser financièrement. Ce qu’il a fait en l’espace d’une année.

La spécificité des portraits Harcourt, c’est un style intemporel, une esthétique qui fait partie de l’imaginaire collectif. Mais pourquoi rêve-t-on encore en 2012 de posséder un portrait avec la signature Harcourt apposée en bas à droite? En novembre 2011, un studio itinérant avait pris ses quartiers dans les salons de la boutique Fabergé, à Genève. L’occasion était trop belle…

Gérard Philippe, Jean Dujardin et moi

«Pourquoi avez-vous choisi de faire réaliser votre portrait parHarcourt?» demande le photographe. Il a un nom bien sûr, mais chez Harcourt, on laisse son identité au vestiaire afin de se ranger sous celle de Harcourt. Ce sera donc «le photographe».

Face au miroir, face à soi-même, on ne discerne que cette voix qui attend une réponse. Réponse qui se fait parfois attendre. Il est plus difficile de mentir à un inconnu, que de mentir à son reflet.

«J’ai besoin de comprendre les motivations des clients, dit-il. Il y a des gens qui ont juste envie d’avoir leur image et ça se passera comme chez le dentiste. Mais pour les autres, ce n’est pas anodin. Certains ont un fort besoin de se faire magnifier, de se rassurer. D’autres souhaitent transmettre à leurs enfants une image d’eux prise dans leur plénitude…»

C’est vrai, au fond, qu’espère-t-on en venant chez Harcourt? Arrêter le temps? On sait bien que c’est impossible. Se réconcilier avec sa féminité ou sa masculinité? Une piste parmi d’autres… C’est sans doute pour cela, d’ailleurs, qu’au lieu de mettre une robe, j’ai choisi une veste de smoking. Il va falloir que je sois plus forte que lui, plus forte que ces épaules, que ce col de satin noir, ce décolleté en V qui ne laisse aucun droit à l’erreur.

Vient-on avec l’espoir de reconstituer le puzzle de sa propre dispersion? Tenter de ne plus être seulement une partie de quelque chose – la fille ou le fils de, la magicienne, l’ensorceleur, celle qui fait rire, celui qui fait pleurer – tous ces morceaux de miroirs que les autres nous renvoient et qui ne feront jamais un tout, même si on les mettait bout à bout?

C’est fou comme une question, d’apparence anodine, en entraîne une infinité d’autres. J’aimerais retrouver dans mon regard de papier cette espérance, cette certitude que tout est possible, même le bonheur. Mais encore faudrait-il que le reliquat d’espoir puisse se mesurer dans le fond de la pupille, comme sur la jauge à essence d’une voiture…

Décider de faire réaliser son portrait par Harcourt est une démarche qui n’est pas narcissique. Il y a une part de dévoilement de soi, pas toujours confortable, à laquelle on ne pense pas tant que l’on n’a pas été immergé dans la lumière.

Mais pour que cela soit, l’équipe doit amadouer l’animal. Et c’est la maquilleuse qui se charge des prémices de l’apprivoisement. Tout un art, le maquillage Harcourt. On accentue les angles, on surligne les traits. Le modèle reste lui-même, mais en accentué. La peau est matifiée. La ligne de crayon beige sur la lisière de la paupière inférieure ouvre le regard. Le crayon noir passé au ras des cils souligne et ourle le blanc de l’œil. On ne voit plus que lui.

Lorsque la ligne de mes sourcils est enfin redessinée, je remarque que je me redresse sur mon siège, imperceptiblement. Il y aurait donc une intention derrière le geste de la maquilleuse? «C’est un travail essentiel, souligne le photographe: comme les éclairages sont extrêmement puissants, il faut avoir un maquillage qui matifie, où tout est plus marqué. Et puis il s’agit du premier contact avec la personne: la maquilleuse va la détendre.»

Je suis prête pour recevoir la lumière. «Il n’y a rien de plus ­contraignant qu’une photo Harcourt, ajoute-t-il. Ce sont des lumières inspirées du cinéma, des éclairages très puissants, très ponctuels, qui vous empêchent de bouger. Il fait chaud. La vitesse d’obturation étant très lente, un seul battement de cils et la photo est floue. C’est un vrai carcan pour le modèle. Et en même temps, dans ce carcan, il arrive un moment où la personne se libère.»

Seule, assise sur un carré noir, emprisonnée de lumière, je ne vois rien. J’entends. Je suis dans une bulle où je devine que je peux devenir exactement qui je veux. On m’y invite. Je peux être moi, aussi, si je le désire. Je perçois furtivement ce que ressentent les acteurs lorsque la caméra vient leur mendier des attitudes, des intentions, des sentiments. Dans cet espace hors du temps, hors de tout, on sent que l’on n’est pas jugé, que l’on peut dire ce que l’on veut de soi avec ses yeux. «Regardez-moi en pensant à la dernière personne que vous avez détestée?» dit le photographe. La dernière? Impossible de m’en souvenir. Mais je sais le sentiment de la détestation et c’est ce regard-là, offert à personne en réalité, que je jette à l’objectif. Est-il seulement crédible? «Bien. Maintenant regardez en haut. Vous voyez les anges qui se promènent sur les nuages?» Oui, ceux-là je les vois. C’est beaucoup plus facile…

«J’essaie de faire passer les personnes par toutes les émotions, du rire, au sourire, à la dureté, et pour cela, je dois les conduire à puiser dans leurs souvenirs. Tout y est. C’est une forme de manipulation, mais pleine d’empathie», confie le photographe.

Combien de temps s’est-il écoulé entre le premier cliché et le dernier, à offrir des parcelles de moi à cette voix dont je ne discerne pas la source? Une heure? Deux heures?

Et si, finalement, on venait simplement chercher un regard bienveillant posé sur soi qui dit que «c’est bien, oui, comme ça, le menton un peu relevé, oui c’est parfait». Parfait… Un regard que l’on se serait offert, faute de l’avoir reçu. Une forme de réparation. Peut-être… En sortant de la séance, j’ai marché dans la rue comme si j’étais une autre. Plus forte, plus droite, plus debout, plus belle, plus sûre, plus désirée, plus un peu de tout. Ça a duré un jour.

Quelques semaines plus tard, arrivent les planches-contacts. «Quelle image aimeriez-vous garder de vous dans vingt ans?» me demande-t-on. Ce regard dans lequel je lis tout ce qui n’a pas pu être, ou bien cet autre, qui voit des anges danser sur les nuages, parce qu’il y croit encore? «Ce moment du choix fait partie de l’expérience, souligne le photographe. On se découvre, on se reconnaît et en même temps on est quelqu’un d’autre. C’est un travail sur soi.»

Quelques semaines plus tard, le portrait est terminé. Comme celui des autres clientes, il est passé par la retouche. Qu’ont-ils gardé? Effacé? Les sillons sous les yeux qui disent les rires et les larmes, qui écrivent sur la peau une histoire, personne n’a osé les ôter. En revanche les ombres et les angles ont été renforcés. «Le travail de retouche est exactement le même que celui qui était pratiqué à l’époque, seule la technique a changé. Avant c’était fait à la mine de plomb, aujourd’hui, on utilise Photoshop. Le principe est de magnifier la personne sans la dénaturer. On conserve ses rides, mais on les rend belles, explique le photographe. Dans une photo Harcourt, il doit y avoir un équilibre entre l’image extérieure et le ressenti intérieur.» En regardant cette interprétation de moi-même, où émerge une femme que je ne reconnais pas tout à fait, puis-je voir toute la complexité de ce que je suis devenue?

Peut-on accepter qu’un portrait ne nous transformera pas en ce que l’on n’est pas, ne nous vaccinera pas contre les années qui passent, mais qu’il dira un moment, une seconde de notre vie, et parlera de nous en bien?

On ne va pas chez Harcourt par vanité. A 900 euros le portrait «Instant Harcourt», 1900 euros le portrait «Prestige» et 650 euros le retirage, prix que nous avons payé, ce serait un mauvais calcul. Ici, on ne trompe personne. Même pas soi-même…

* A lire: Studio Harcourt, de Françoise Denoyelle, éditions Aurore de Neuville, mars 2012.