Selon le cabinet McKinsey, près de 8,6 millions de foyers et petites entreprises d'Europe à l'écart des grandes villes ne pourront pas, en 2005, accéder au Net à haut débit grâce au câble ou à l'ADSL (Asymmetric Digital Subscriber Line). Plusieurs technologies, dont le satellite, rentrent alors en concurrence pour conquérir ce marché. Alors qu'Eutelsat prépare pour le second semestre 2002 la mise en orbite de e-Bird, deuxième satellite à convoyer le trafic de la Toile après Atlantic Bird, la Société Européenne des Satellites SES – opérateur luxembourgeois né de la combinaison d'Astra en Europe et d'Americom aux Etats-Unis – s'apprête à lancer Astra 1K. Outre la diffusion de chaînes de télévision, cet appareil, le plus grand jamais construit pour des télécommunications civiles, transportera des flux Internet à haut débit. Grâce à lui, l'italien Tiscali a annoncé qu'il commercialiserait d'ici la fin de l'année une offre d'accès au Web par la voie des airs.

L'avantage du satellite est clair: d'une seule position orbitale, il est capable d'inonder tout un continent, et de transmettre des informations à haut débit vers n'importe quel point de cette zone, centre-

ville comme rase campagne. Un avantage indéniable pour desservir les zones reculées. «D'après nos études, il nous suffit de 5 à 10% de ce marché pour devenir rentable», assure-t-on à la direction de la communication de SES. La confiance de l'opérateur est d'ailleurs d'autant plus forte que son offre a également une chance auprès des foyers déjà équipés pour recevoir de l'espace des bouquets de TV numérique. Techniquement, le satellite offrira à ses abonnés des débits quatre fois plus élevés que ceux des lignes ADSL: jusqu'à 2 Mbit/s avec les équipements les plus performants, soit quasiment 36 fois le débit d'un modem ordinaire.

Tout cela n'est cependant pas nouveau. Le fait de passer par l'espace pour transporter des flux de données date même d'une quinzaine d'années. Tout le monde s'accorde néanmoins pour constater l'échec de ce procédé. «L'accès à Internet par satellite demeure marginal», rappelle Christophe Barbosa, consultant chez IDC France. En cause: la nécessité de conserver une liaison terrestre (le téléphone par exemple) pour assurer une communication à double sens, la liaison satellite de base ne fonctionnant que de l'espace vers la terre. Mais aussi un manque d'interopérabilité entre les matériels des constructeurs, qui engendre des coûts excessifs.

Deux normes récentes pourraient toutefois relancer le débat. Outre l'UDLR (Unidirectional link routing) qui indique comment harmoniser totalement la liaison satellite avec la voie de retour terrestre, c'est surtout le standard DVB-RCS (Digital video broadcasting – return channel via satellite) qui s'avère le plus prometteur. Astra 1K de SES, tout comme e-Bird ou Atlantic Bird d'Eutelsat, utilisent cette technologie. Adoptée en 2001, cette norme permet de se passer totalement d'une connexion terrestre complémentaire. Le satellite fonctionne alors dans les deux sens. L'avantage est surtout économique car jusqu'à présent, les solutions étaient toutes chères car propres à chaque constructeur. Normaliser un procédé permet d'abaisser les coûts. SES annonce ainsi que les équipements d'accès à Astra 1K coûteront suivant le niveau de performance entre 500 euros (pour les particuliers) et 2000 euros (pour les professionnels). Soit plus de dix fois moins que ceux de la génération précédente.

«C'est là que se situe l'enjeu car toutes les tentatives ont échoué par le passé à cause du coût des équipements, confie à ce sujet Stéphane Chenard, analyste spatial au sein du cabinet Euroconsult. Pour le baisser, il y a bien sûr le standard, mais c'est surtout la production de masse qu'il faut atteindre. D'où le risque financier énorme pour lancer la machine. Le problème de tous ces projets d'Internet par satellite est donc de savoir comment ils vont parvenir à ces économies d'échelle. Pour l'heure, personne n'a la réponse.» A ces problématiques économiques s'ajoutent même des blocages réglementaires. Car tous les pays européens ont des règles strictes en matière d'émission d'ondes radio, et chaque abonné en émettra pour communiquer avec l'espace. «Nous essayons en ce moment d'avertir la commission de Bruxelles, explique-t-on chez SES. Il faudrait assouplir les règles. Le Net par satellite est un complément aux lignes terrestres pour sortir les zones rurales de l'isolement. D'après nous, cela doit faire partie du débat actuel sur la fracture numérique.»