Un choc, une explosion, un incendie. Puis un bateau qui prend l’eau et bascule, des passagers qui s’accrochent aux chaloupes ou sautent dans les vagues, et une mer qui monte à n’en plus finir. Peu de circonstances possèdent l’intensité tragique des naufrages, capables de propulser en quelques secondes des êtres humains devant la perspective d’une mort imminente. Et de les projeter tout aussi vite devant les décisions les plus cruelles, lorsqu’il faut choisir qui doit être secouru en priorité et qui peut attendre au risque d’y laisser la vie.

Deux chercheurs de l’Université d’Uppsala, en Suède, se sont penchés sur 18 de ces catastrophes, dans le but de cerner le comportement des malheureux ainsi pris au piège. Leur étude, publiée le 14 août dernier dans les Annales de l’Académie américaine des sciences (PNAS), enterre quelques illusions.

Les auteurs se sont posé une question simple. Les règles sociales résistent-elles aux naufrages? Ou cèdent-elles devant le désir des uns et des autres de s’en tirer, bref devant le chacun pour soi et la loi du plus fort. Pour le découvrir, ils se sont intéressés aux taux de survie des catégories humaines concernées: membres d’équipage et passagers; hommes et femmes; adultes dans la force de l’âge et personnes vulnérables (vieillards et enfants). Puis ils ont comparé les chiffres. Un pourcentage plus élevé chez les plus costauds (membres d’équipage, hommes et personnes dans la force de l’âge) signifie que l’égoïsme l’a emporté. Une proportion supérieure chez les plus faibles (passagers, femmes, vieillards et enfants) signale que le savoir-vivre a bien résisté.

Jusqu’ici, seuls deux naufrages avaient été scientifiquement examinés sous cet angle: celui du Titanic, en 1912, et celui du Lusitania, en 1915. Le premier, qui est resté dans toutes les mémoires au point de s’imposer comme standard, affiche un taux de survie de 70% chez les femmes et les enfants, contre 20% seulement chez les hommes. Aussi dramatiques et chaotiques ses opérations d’évacuation ont-elles été, elles ont représenté une victoire de l’esprit chevaleresque, un triomphe de la fameuse exhortation «Les femmes et les enfants d’abord». Mais cet accident ne représente jamais qu’une tragédie parmi beaucoup d’autres. Il reste à déterminer si les comportements à l’œuvre en cette occasion sont habituels dans ce genre de circonstances.

Le naufrage du Lusitania nourrit un premier doute (LT du 16.03.2010). Son bilan est en effet assez différent, puisque la proportion des hommes parmi les survivants égale plus ou moins celle des femmes. Les scientifiques qui se sont penchés sur son cas ont cependant trouvé une explication à ce manque d’altruisme: la rapidité de la tragédie. Alors que le Titanic a sombré en deux heures et quarante minutes, son malheureux successeur a coulé en dix-huit minutes. Or, ont expliqué une batterie de psychologues, l’homme n’a pas le temps de retrouver ses esprits dans un délai aussi court. En termes médicaux, la montée d’adrénaline qui éveille brutalement son instinct égoïste de survie n’a pas le temps de se dissiper.

Pour en avoir le cœur net, une recherche plus large s’imposait. Les deux chercheurs de l’Université d’Uppsala ont donc rassemblé de la documentation sur une série de naufrages survenus entre 1852 et 2011. Ils ont opéré leur choix en fonction de quatre critères: les navires devaient transporter des passagers, abriter à l’instant fatidique plus de 100 personnes (dont 5% au moins sont décédées et 5% au moins ont survécu), avoir sombré en temps de paix (à l’exception du Lusitania coulé par une torpille dans le contexte de la Première Guerre mondiale) et avoir laissé des registres de passagers suffisamment détaillés pour refléter l’identité des rescapés et des victimes (ce qui a écarté certaines des tragédies les plus importantes de ces dernières années, telles celles du MV Doña Paz et du MV Le Joola, qui ont causé respectivement 4000 et 1800 morts aux Philippines et au Sénégal). Enfin, de cette liste de 18 navires deux échantillons ont été tirés: le premier comprend le lot complet, le second, baptisé «échantillon principal», représente ce même lot amputé du Titanic et du Lusitania déjà très étudiés.

Le jeu en valait la chandelle. Les nouveaux chiffres diffèrent sensiblement des anciens. Sur le Titanic, les membres de l’équipage affichent un taux de survie (23,8%) nettement inférieur à celui des passagers (38%), alors que leur connaissance du navire et des procédures d’évacuation aurait dû leur permettre de s’en sortir beaucoup mieux. Les marins ont ici obéi jusqu’à l’héroïsme à un code de conduite qui leur commande de quitter un navire en détresse après leurs hôtes. Dans l’échantillon principal en revanche, les proportions s’inversent. Le pourcentage de survivants est nettement plus élevé parmi les membres d’équipage (61,1%) que chez les passagers (31,9%). La loi du plus fort a prévalu.

Ce même résultat ressort d’une autre comparaison: celle des taux de survie des hommes et des femmes. Les premiers ont un avantage naturel sur les secondes puisqu’ils sont physiquement plus forts. Or, comme le soulignent les auteurs de l’étude, «dans l’évacuation d’un navire en train de sombrer, le succès est typiquement déterminé par la capacité à se mouvoir rapidement à travers des corridors et des escaliers, et ce sur des surfaces inclinées encombrées de gens et de débris». Il faut l’entrée en lice d’autres influences puissantes pour que cette supériorité masculine ne se traduise pas dans les chiffres. Le cas de figure s’est présenté sur le Titanic où la proportion de rescapés s’est élevée à 74,6% chez les passagers femmes contre 16,9% chez les passagers hommes. Mais à considérer les 16 autres naufrages retenus, il s’est agi là d’une exception. Au sein de cet échantillon, 37,4% des hommes s’en sortent contre 26,7% des femmes. La règle, une fois de plus, a cédé.

Le constat réalisé, les auteurs se sont posé quelques questions. Ils se sont notamment demandé si certaines circonstances pouvaient influencer les comportements. Et – pourquoi pas? – donner quelques excuses aux plus égoïstes. Pour le déterminer, plusieurs hypothèses ont été soumises à l’examen des faits.

La première concerne la rapidité du naufrage. Evoquée pour expliquer le déficit d’altruisme relevé à bord du Lusitania, elle suppose que les gens réagissent plus égoïstement lorsqu’ils sont pris par surprise que lorsqu’ils ont le temps de réfléchir à ce qui leur arrive. Le raisonnement ne se confirme pas cependant. Dans les 16 exemples de l’échantillon principal, la vitesse de la tragédie n’a eu aucun effet sur l’identité des survivants.

Une deuxième hypothèse accorde un rôle au nombre de femmes à bord. L’idée est que plus ce chiffre est bas, plus il est facile à gérer. Et que les hommes ayant alors moins à payer pour rester respectueux de la règle, ils seront plus enclins à s’y conformer. Le raisonnement est habile. Mais la réalité indique exactement le contraire: moins les femmes sont nombreuses sur un navire, plus ­elles risquent d’être abandonnées en cas de naufrage. Une troisième tentative d’explication recourt au sentiment de sympathie. Elle postule que les gens sont plus susceptibles de s’entraider, voire de se sacrifier les uns pour les autres, à partir du moment où ils se connaissent un peu. Selon cette hypothèse, l’altruisme se montre d’autant plus vif que les passagers sont moins nombreux sur le bateau. Et il augmente au fur et à mesure que se déroule la croisière. Une fois de plus pourtant, les statistiques contredisent le raisonnement. Le taux de survie des femmes ne se modifie ni dans un cas ni dans l’autre.

Les auteurs de l’article n’ont pas baissé les bras pour autant. Et à force de chercher, ils ont fini par découvrir deux facteurs exerçant une influence déterminante sur les événements. Le premier est l’attitude du chef. Lorsque le capitaine ordonne de sauver «les femmes et les enfants d’abord», il est suffisamment suivi pour modifier sensiblement les taux de survie. Sur les cinq bâtiments où une telle consigne a été donnée, la proportion de femmes saines et sauves a augmenté de 9,6%. Contrairement à beaucoup de catastrophes, les naufrages surviennent dans des sociétés hiérarchisées, sur lesquelles règnent des commandants dotés du pouvoir de punir. L’intérêt de passer devant les autres se heurte dès lors à celui de ne pas provoquer les foudres d’un supérieur. Sur le Titanic, assurent certains témoignages, des hommes d’équipage auraient été jusqu’à tirer sur un récalcitrant.

Le second facteur à influencer le bilan des naufrages est l’émancipation féminine. Les femmes s’en sortent nettement mieux depuis la Première Guerre mondiale. Avant ce grand tournant politique et social, elles n’ont guère profité sur mer de la protection que les hommes étaient censés leur apporter. Après, en revanche, elles ont bénéficié de leur nouvelle condition pour devenir plus performantes dans des situations de catastrophes. Comment? En adoptant un mode de vie plus proche de celui des hommes, ce qui les a conduites notamment à améliorer leurs compétences à la nage et à adopter des vêtements moins encombrants.

Le taux de survivants est bien plus élevé parmi les membres d’équipage que chez les passagers

Contrairement à bien des catastrophes, les naufrages surviennent dans des sociétés hiérarchisées