Psychologie

Homoparentalité, «un déni de réalité»

La différence des sexes n’est-elle vraiment qu’un détail négligeable? La parenté est-elle réductible à la fonction éducative au mépris de la réalité des corps? Dans un livre qui vient de sortir, le psychanalyste Jean-Pierre Winter s’attaque à la «novlangue» familiale qui distille ce message

La Belgique, les Pays-Bas, l’Espagne, le Royaume-Uni, partiellement l’Allemagne ont légalisé l’homoparentalité. Le reste de l’Europe suivra-t-il? On a parfois l’impression que ce n’est plus qu’une question de temps. En France, le sujet est un des rares qui mette d’accord la droite et la gauche, et rares sont les personnalités qui s’opposent ouvertement à l’effacement, dans les textes, des notions de «père» et de «mère» au profit de celle, neutre, de «parents».

Cette unanimité effraie le psychanalyste parisien Jean-Pierre Winter. Elle masque mal, affirme-t-il, l’«analphabétisme psychologique» et la légèreté d’une classe dirigeante dopée par des médias qui carburent à la «nouveauté», pour le meilleur et pour le pire.

Il s’agit pourtant d’une question majeure: la dimension hétérosexuelle de la parenté n’est-elle vraiment qu’un détail négligeable? Après avoir été homophobes, nos sociétés ne verseraient-elles pas dans «l’hétérophobie», au sens de la haine des différences? Dans un livre * qui vient de paraître, Jean-Pierre Winter plaide pour une pause de réflexion. Il ne s’agit pas d’interdire aux homosexuels d’élever des enfants, précise-t-il. Mais de mesurer les risques d’un bouleversement de la filiation.

Le Temps: Derrière l’unanimisme de façade, la réalité est que la plupart des gens sont contre l’homoparentalité, dites-vous. Mais ils n’osent pas le dire: pourquoi?

Jean-Pierre Winter: Cela me fait penser à l’atmosphère qui régnait dans les années 1960: on n’osait pas critiquer les exactions du régime soviétique sous prétexte qu’il ne fallait pas «désespérer Billancourt». La menace alors était de passer pour réactionnaire. Aujourd’hui, elle est de passer pour homophobe. C’est une sorte de chantage qui s’exerce pour faire taire les critiques. Mais il joue sur une confusion: on peut très bien être favorable aux droits des homosexuels et ne pas être d’accord avec une revendication particulière émanant d’une minorité d’entre eux.

– Ségolène Royale, dit-on, était contre mais a renoncé à le faire savoir. Vrai?

– Elle a eu, en effet, comme ministre de la Famille, une position très timorée sur une question où il n’y avait, aurait-elle dit, «que des coups à prendre».

– Chez les psychanalystes non plus, on n’ose pas se prononcer contre?

– Une majorité des psychanalystes est contre. Beaucoup me félicitent pour mes prises de position mais ne se prononcent pas. Il faut dire que nous n’avons pas vocation à être des militants. Moi-même, si j’ai écrit ce livre, c’est que, bien que très sollicité par les médias, je n’ai jamais vraiment l’occasion d’expliquer ma position en profondeur.

– De toute façon, la psychanalyse n’est pas crédible, puisqu’elle est traditionnellement homophobe, affirment vos détracteurs.

– Non seulement elle ne l’est pas, mais j’affirme qu’elle a largement participé à la dépénalisation de l’homosexualité: en montrant à quel point la question du choix libidinal est mystérieuse et compliquée, elle a contribué à une dédramatisation de l’homosexualité. Cela ne veut d’ailleurs pas dire que, pour les homosexuels eux-mêmes, cette orientation ne soit pas source d’angoisse. Et pas seulement, comme l’affirme une certaine bien-pensance, du fait du regard des autres.

– Plusieurs pays européens ont légalisé l’homoparentalité, le mouvement semble irréversible: comment l’interprétez-vous?

– Je ne le considère pas comme irréversible. Mais le contexte est effectivement celui d’un mouvement général de la société occidentale. Elle est en train de mettre en place une forme d’ultralibéralisme économique qui va de pair avec un ultralibéralisme en matière de mœurs. L’un est au service de l’autre: le premier a besoin de ce que j’appelle les idiots utiles, qui croient s’opposer au capitalisme mais en réalité se mettent au service de ce système délirant. Sur le terrain social, l’homoparentalité relève du même type de phénomène que la bulle financière: elle fonctionne et se développe indépendamment de la réalité économique, jusqu’à ce que la réalité la fasse exploser. Réduire la parenté à la «parentalité», c’est la ramener à une réalité virtuelle.

– Expliquez-nous la différence que vous faites entre ces deux termes.

– La parenté est un système de places centré sur la différence des générations, c’est-à-dire sur la reconnaissance de la réalité pragmatique de la procréation: pour faire un enfant, il faut la rencontre de deux êtres, porteurs d’un gamète mâle et d’un gamète femelle. Si ces deux êtres deviennent parents, ils auront alors le devoir d’élever l’enfant. «Parentalité» met l’accent presque exclusivement sur cette fonction éducative. Elle postule que deux personnes peuvent décider de devenir parents indépendamment de leur sexe et de ce qui se passe au lit entre elles. Et que seule compte leur capacité à aimer et à éduquer des enfants. On assiste à la naissance d’une novlangue familiale qui, substituant un terme à un autre, opère un déni de réalité. «Les enfants ont besoin d’amour», répète-t-on partout. Bien sûr qu’ils ont besoin d’amour, mais ça ne suffit pas! Les cabinets de psychanalystes, les prisons et les asiles psychiatriques regorgent de gens qui ont reçu beaucoup d’amour!

– Pourquoi la différence des sexes est-elle si importante pour la construction psychique de l’enfant?

– Parce que son anatomie, qu’il l’accepte ou qu’il la réfute, signe son rapport à l’autre, à l’altérité, à l’énigme de la jouissance sexuelle. Et aussi au conflit en lui entre son être mortel et l’intemporalité de la Vie. Admettre, quand on naît garçon qu’il y a des filles et quand on naît fille qu’il y a des garçons ,est le passage obligé qui permet à chacun de se développer dans le génie de son sexe. Comme le disait Freud: l’anatomie c’est le destin!

– De quoi un enfant a-t-il besoin, en plus de l’amour et de l’éducation?

– Il a besoin de s’inscrire, à travers des mots qui lui sont adressés, dans une histoire qui tienne debout. Longtemps, on a raconté des fables aux enfants, en brodant sur les choux et les cigognes. Les enfants sentent bien qu’on les mène en bateau et que quelque chose de crucial se joue, qui a à voir avec le corps des parents. Face à la fable, ils ont le choix entre désavouer leur propre perception ou cesser de faire confiance aux adultes. C’est le genre de choix impossible qui peut mener à la schizophrénie. Heureusement pour eux, à un moment donné, la fable s’efface devant la réalité. Aujourd’hui, on voudrait en quelque sorte faire une loi qui cautionne la fable. Lorsque deux lesbiennes disent à un enfant: ta deuxième maman et moi, on avait très envie de t’avoir, et on t’a eu. Bien sûr, on a eu recours à un tiers, mais ce n’est pas important. Tu es le fruit de notre désir. L’enfant sait qu’il ne peut pas être le fruit du désir de deux femmes, l’histoire ne tient pas debout.

– Elles lui ont tout de même dit la vérité, en parlant du tiers…

– Mais l’essentiel du message est qu’il ne compte pas. Qui est-il, ce tiers mystérieux qui a présidé à sa conception et a disparu de sa généalogie? Quel est son désir à lui? Et comment va-t-il entrer dans l’histoire de l’enfant?

– On ne peut pas ramener la procréation à la biologie.

– Bien sûr que non. La procréation est au croisement du biologique et du sociétal. Il y a un fait biologique à la base, auquel s’ajoute une construction juridique et sociétale.

– Aujourd’hui, la dissociation entre sexualité et procréation n’est-elle pas largement consommée?

– Je rappelle tout de même que l’immense majorité des humains continue de procréer à travers l’acte sexuel, et pour longtemps encore. Mais effectivement, la dissociation est aujourd’hui rendue possible par la science et le droit. Et la question de l’homoparentalité s’inscrit dans un ensemble de pratiques beaucoup plus vaste, qui touche les bouleversements de la filiation. Quelles seront les conséquences à long terme de ces bouleversements? Nul ne le sait, mais il est légitime de se poser la question. Les enfants d’homoparents qui «vont très bien» et qu’on exhibe, tout souriants, à la télévision, ne prouvent rien. Mon cabinet accueille quotidiennement des gens à la généalogie brouillée, qui passent leur temps à essayer de reconstruire leur origine. Le problème les rattrape lorsque, devenus adultes, ils envisagent de devenir parents eux-mêmes. On sait aussi que certaines «catastrophes émotionnelles» resurgissent à la deuxième ou troisième génération.

– Les partisans de l’homparentalité font pertinemment remarquer qu’une personne seule est aujourd’hui autorisée à adopter un enfant. Pourquoi la loi, en France comme en Suisse, le lui permet-elle si avoir un père et une mère est si important?

– La question de l’adoption est de toutt autre nature et ce n’est pas celle qui me préoccupe. Lorsqu’une personne adopte un enfant, elle lui dit: tu as, quelque part, un père et une mère qui ne pouvaient pas s’occuper de toi. Moi je peux le faire, j’en ai envie, et je t’ai choisi. Personne n’interdit à un couple homosexuel d’élever un enfant adopté et il n’est nullement question de contester sa capacité à le faire. Le problème est tout autre lorsqu’un couple homosexuel décide de se faire faire un enfant. On est là dans la confusion entre le réel et le fantasme. Et face à la question: la loi doit-elle cautionner la mise en acte de ce fantasme?

– La famille évolue, la procréation aussi, c’est la réalité!

– Mon propos n’est pas de m’opposer à des expériences qui peuvent être innovantes. Je m’oppose à ce qu’elles soient présentées d’une façon qui empêche de les penser. Ce qui est scandaleux, c’est la légèreté avec laquelle sont prises aujourd’hui des décisions sur des sujets aussi graves. Toutes proportions gardées: Freud avait prédit l’échec du communisme soviétique car ce dernier niait la pulsion de mort. Ce déni nous a valu des millions de morts. Aujourd’hui, c’est l’importance de la différence des sexes dans la filiation et la transmission qui est niée. La question mérite une réflexion sérieuse.

*«Homoparenté», de Jean-Pierre Winter. Ed. Albin Michel, 216 p.

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