Avec neuf heures de décalage horaire par rapport à l'Europe et plus d'une quinzaine sur les Etats-Unis, les jeux de Sydney représentaient l'occasion idéale pour tester le Net. Ce nouveau média permet en effet à l'internaute de consommer des informations au moment où il le désire. Regarder la finale du 100 mètres juste avant de commencer sa journée de travail grâce à la connexion hyper rapide du bureau… Las! Seuls quelques privilégiés abonnés à un réseau câblé américain pourront voir Marion Jones courir sur l'écran de leur PC. Et encore, la sprinteuse ne s'élancera qu'après que les images TV de sa course ont été diffusées, en différé, sur la chaîne NBC, qui détient l'exclusivité des droits télévisuels aux Etats-Unis.

Si le Comité international olympique sait travailler avec la télévision (les droits de retransmission fournissent 50% du revenu du CIO et 220 chaînes couvriront Sydney), il n'a pas encore appris à dompter ce petit nouveau qu'est le Web. Internet semble bien jouer le rôle grain de sable dans la mécanique bien huilée du CIO. Une directive olympique envoyée il y a six semaines aux comités nationaux le rappelle en effet: «Bien que le CIO entende utiliser ce nouveau moyen de communication comme outil pour diffuser plus largement la couverture de Jeux olympiques […], il limitera l'usage de l'Internet comme moyen de retransmission» à Sydney. «Aucune séquence filmée ni aucune couverture audio» ne seront autorisées, précise le document. Bref, «tout est fait pour protéger les télévisions, qui génèrent les plus gros revenus», comme on le reconnaît au service de presse olympique, à Lausanne. Une société parisienne, Datops, écumera le Web pour vérifier le respect de ces directives. «Mais seuls les grands sites seront poursuivis», souligne Franklin Servan-Schreiber, directeur du Département des nouveaux médias au CIO.

Autre restriction: l'interdiction, pour les non-détenteurs de droits, de créer des sites consacrés exclusivement au thème olympique. «Le CIO ne saurait accepter de noms de domaines comportant le terme olympic ou olympique», dit le texte. Dans ce contexte, il n'est pas sûr que la recommandation qui clôt le document inspire beaucoup de monde. Le CIO encourage en effet les médias à installer sur leurs sites «un lien bien visible» avec son site officiel.

Pour Franklin Servan-Schreiber, ces mesures ne sont pas le signe d'une méfiance de l'organisation olympique envers le Net. «Les contrats ont été signés il y a sept ans», avance-t-il. Autant dire l'âge de pierre pour le Web. Ces documents sont de plus rédigés sur une base territoriale. Une logique contraire à celle du Réseau mondial. «De toute manière, la vidéo sur Internet, n'est qu'un gadget, considère Franklin Servan-Schreiber. La retransmission d'images qui bougent rencontre maintenant de trop grands obstacles techniques. Nous publierons donc des photos et des interviews des athlètes sur notre site, mais l'émotion du direct sera réservée à la télévision et à la radio.» Et le responsable des nouveaux médias de rappeler que comparés aux dizaines de milliards de téléspectateurs, les quelque 5 millions d'internautes abonnés à des réseaux à haut débit représentent bien peu. «Internet, c'est ridicule pour l'instant», conclut-il.

Seule exception à cette règle, donc, NBC diffusera, en collaboration avec Quokka.com, un site sportif de référence, les meilleurs moments de la journée sur NBCOlympics.com après toutefois les avoir montrés aux téléspectateurs. La chaîne américaine détient déjà les droits TV qu'elle aurait payés 705 millions de dollars. Elle ne spolie donc aucune autre télévision américaine. Et personne, hors des abonnés à un réseau à haut débit américain, n'aura accès à ces images vidéo sur le Net. NBC table sur 10 millions d'internautes et un profit de 10 millions de dollars. Les spots publicitaires diffusés à la télévision, eux, devraient rapporter 900 millions de dollars.

Franklin Servan-Schreiber considère l'opération NBC, dont la chaîne américaine est à l'origine, comme «une expérience». Car le CIO n'a pas fermé définitivement la porte au Net. En décembre prochain, il conduira d'ailleurs une grande conférence sur le sujet. «Dans les contrats pour 2004, reprend Franklin Servan-Schreiber, le Web est considéré comme un média à part entière et les droits du CIO y sont clairement définis. Reste à savoir si nous allons les vendre.»

Le problème est bien là pour David Ausseil, rédacteur en chef de Sportal.fr, version française d'une entreprise Internet britannique spécialisée dans le sport. Pour lui, le congrès de décembre ne servira à rien. «Le CIO, comme toute société Internet, va finir par obéir à une logique cynique qui dirige le Web: attirer le plus grand nombre sur sa page. Il fait peu de doute, avance-t-il, que le CIO va promouvoir dorénavant les sites olympiques officiels au détriment des autres. Mais l'olympisme est en déclin, se console-t-il. Le sport roi, c'est le football.»