I dä Beiz

Infanticide: ces experts conspués

Ce qui se diten Suisse alémanique, par notre correspondante à Zurich

Il secoue la tête, Thomas. Il pourrait être assis à l’Odeon, ce café du Limmatquai où l’on devisait politique au début du siècle. Le septuagénaire zurichois est absorbé par la lecture du journal, buvant un café-crème sur la banquette en cuir rouge.

C’est l’histoire du double infanticide de Flaach? Il rechigne à répondre. Trop réservé pour parler de cette mère qui a tué ses enfants de 2 et 5 ans, après avoir appris que les autorités voulaient les renvoyer en foyer – même s’il vient d’en lire tous les rebondissements. «C’est une femme malade. Voilà tout», lâche-t-il.

On l’entend marmonner dans le brouhaha du café: «Ces sogenannten Experten. Ces bureaucrates. Pourquoi n’ont-ils pas laissé les enfants à leurs grands-parents? On n’en serait pas là.»

L’élégant retraité, vêtu d’un pull vert foncé, n’est pas du genre à asséner des jugements à l’emporte-pièce. Il ne dira pas que la décision de l’Autorité de protection de l’enfant et de l’adulte (la KESB) a poussé la mère à la folie. L’enquête est en cours. Mais sa critique fuse, malgré lui: «Voilà ce qui arrive quand on centralise les services! Depuis que les tutelles ne sont plus gérées par les communes, ils ne comprennent plus la population.»

Son visage s’empourpre. Ses remarques s’intensifient à l’adresse du bouc émissaire alémanique. La KESB n’est connue que par le prisme des scandales. A l’instar de la famille érythréenne de Hagenbuch, dont les enfants ont été placés en foyer, pour un prix «menaçant les finances de la commune», selon la maire.

S’il se méfie des experts, Thomas déteste aussi les politiciens qui mentent. «La maire a caché une partie de l’affaire. Le canton payait aussi pour la famille. La KESB a d’ailleurs porté plainte contre ces mensonges.» Mais le Zurichois reste sceptique: «Cette plainte, elle ne va pas donner une image plus humaine des experts. De toute manière, c’est le contribuable qui paie!»

Sa nièce a signé la pétition qui circule depuis dimanche contre la KESB. «Il y a aussi cette auteure, Zoë Jenny, qui va lancer une initiative et organiser une manifestation. Ma nièce veut participer.»

Thomas, lui, n’est pas du genre à brandir des pancartes dans la rue. Et il n’aime pas les chasses aux sorcières. «Ce n’est pas raisonnable. La police doit maintenant protéger les employés de la KESB, qui reçoivent trop de menaces», glisse-t-il en fronçant ses sourcils gris.

Non. Thomas, il veut juste des explications. Il attendra le rapport exigé par le canton. Avec méfiance. «Il y a moins d’un mois, le Conseil d’Etat vantait la qualité de la KESB. Mais c’était l’avis des experts, bien entendu.» Il avale une goutte de café et replonge dans sa lecture matinale.