Un livre sur cette question permanente a fait rebondir un sujet d’autant plus passionnant que l’on répondrait volontiers «oui» à son auteur, Nicholas Carr. Mais on doute quand même…

Il faut s’intéresser au débat lancé par Nicholas Carr ( Le Temps du 22.08.2008). Cet ancien de Harvard s’est fait une spécialité de dénoncer les méfaits d’Internet. Son article le plus fameux est paru dans le numéro daté juillet-août 2008 de la revue The Atlantic sous ce titre provocateur: «Is Google making us stupid?» (Google nous rend-il idiots?). Il a déclenché un flot de commentaires qui ont convaincu Nicholas Carr de se remettre à l’ouvrage pour en tirer un livre, The Shallows: What the Internet Is Doing To Our Brains (Ed. W. W. Norton & Co). Ce qui peut se traduire par: «L’homme superficiel: ce qu’Internet fait à notre cerveau». Paru juste avant l’été, ce livre audacieux a fait rebondir un débat d’autant plus intéressant que, si l’on est enclin à donner raison à Nicholas Carr, on se dit qu’il a tort.

«Depuis quelques années, se lamente-t-il, j’ai la désagréable impression que quelqu’un, ou quelque chose, bricole mon cerveau, redessine mes circuits neuronaux et reprogramme ma mémoire.» Dans un passé encore proche, il pouvait lire des heures sans jamais perdre le fil de ce qu’il avait sous les yeux. Aujourd’hui, son attention tressaute constamment. Se concentrer est devenu pour son cerveau ramolli un «combat». Pauvre Nicholas Carr! qui, pour les besoins de sa démonstration, en rajoute sûrement. Mais le fait est là. Lire un livre ou un journal imprimé n’est plus aussi naturel qu’hier pour l’individu contemporain. La lecture sur papier exige de lui un surcroît de volonté. Evidemment, Nicholas Carr pousse le bouchon un peu loin lorsqu’il prétend que l’usage intensif de la Toile a remodelé notre cerveau. Internet a bouleversé notre rapport à l’information, aux savoirs et aux autres, c’est déjà beaucoup. De là à prétendre qu’il commande aujourd’hui nos neurones…

Les commentaires que continue de susciter ce livre poil à gratter rappellent que les nouveaux outils de communication ont, depuis toujours, suscité l’inquiétude et le rejet. L’imprimerie a mis brutalement au chômage les moines copistes. Le téléphone a réduit à rien l’art épistolaire. La radio allait ruiner les salles de concert, la télévision le cinéma… La révolution en cours est certes violente, plus violente que les précédentes, mais une fois le calme revenu, elle nous semblera, comme les autres, aller de soi. La société (et nos neurones) l’absorberont.

Second sujet de discussion: sans doute Internet nuit-il à l’attention soutenue à laquelle fait appel la lecture mais, grâce au Web, nous avons gagné en autonomie. Notre accès à la connaissance est plus facile, plus direct, presque illimité. Cette profusion est souvent synonyme de confusion. En même temps, c’est une question d’apprentissage. Comme l’explique le futurologue Jamais Cascio, cité par John Naughton dans le magazine britannique The Observer: «Google n’est pas le problème, c’est le commencement de la solution.» En un mot, Google et ses semblables ne rendent pas stupide, mais plus intelligent. A condition de savoir s’en servir.

Troisième observation, sociologique celle-là, avancée sur le site du Guardian par un neurobiologiste d’Oxford, Colin Blakemore: comme par hasard, ceux qui craignent qu’Internet n’engendre une génération d’abrutis sont souvent des intellectuels. Ils font un usage intensif de la Toile et s’en trouvent fort bien. Tandis que pour le commun des mortels, ce serait un danger… Sur le même site, une spécialiste des sciences cognitives, Maryanne Wolf, pose la seule question qui vaille: qu’en est-il des plus jeunes, des natifs d’Internet? Certains n’ont jamais eu un livre entre les mains, excepté leurs manuels scolaires. Comment favoriser l’esprit critique de ces digital natives, ce goût de la liberté que le livre entretenait si bien, en passant d’un support à un autre, du papier à la Toile ? Répondre à cette question est évidemment plus ardu que d’affirmer que Google fait de nous des crétins. rédacteur en chef de l’interface Le Monde/Le Monde électronique.