Sur le Net, une bonne idée peut se transformer rapidement en machine à millions. C'est le cas de Geocities (www.geocities. com), une compagnie californienne devenue en moins de quatre ans la plus grande communauté virtuelle de la planète. Elle compte aujourd'hui plus de 1,7 million de résidents. Le secret de son succès? Geocities permet à chacun de monter un site gratuitement et en quelques minutes. En échange, elle demande à ses résidents d'accueillir les annonces publicitaires qui contribuent à son financement. Ceux qui préfèrent s'affranchir de la pub peuvent choisir de payer un modeste montant mensuel.

Les sites de Geocities sont répartis par quartiers, en fonction du contenu que propose leur propriétaire: la zone Paris regroupe romantiques, artistes et poètes; Colosseum accueille les passionnés de sport; Hollywood les cinéphiles, etc. Depuis peu, la compagnie propose aussi son système GeoShop qui permet de monter des serveurs commerciaux.

Sur Geocities, chaque internaute s'engage à ne pas publier d'informations répréhensibles (allusion surtout à la pornographie qui envahit le réseau). Pour éviter les dérives, les résidents élisent des chefs de quartier, chargés de «patrouiller» les sites de leur zone. La compagnie garantit cependant une liberté d'expression inégalée, puisque aucun contrôle d'identité n'est effectué. Son fonctionnement offre ainsi des exemples juridiques inédits. En France, certains médias non identifiés se sont servis de l'anonymat de Geocities pour contourner la loi et publier des sondages présidentiels à une semaine des élections. En Suisse romande, c'est aussi par le biais de Geocities que le site Innocent (www.geocities. com/broadway/stage/4954), né pendant la naissance du Temps, réussit à diffuser anonymement des informations et des points de vue sur les médias locaux.

Avec plus de 100 millions de visites par mois, la plate-forme Geocities est aujourd'hui le sixième site le plus consulté du monde, devant celui de Microsoft. S'il en a récemment cédé la direction générale à Tom Evans, un spécialiste de l'édition, David Bohnett préside toujours le conseil d'administration de la société, dont l'entrée en Bourse est envisagée prochainement. Interview.

Le Temps: Initialement, le projet Geocities était-il une idée commerciale?

David Bohnett: Bien sûr, tout d'abord parce que j'ai sorti 400 000 dollars de ma poche pour monter la compagnie. Mais d'autre part, je voulais aussi créer une communauté qui soit en phase avec la philosophie du Net, c'est-à-dire donner la parole à tous.

– Comment avez-vous commencé?

– Tout seul en novembre 1994. Puis, nous avons été deux pendant la première année. J'ai toujours eu confiance en ce concept de communauté virtuelle. Notre succès nous a permis de réunir 2 millions de dollars auprès d'investisseurs privés en 1996, et 9 nouveaux millions en 1997. Aujourd'hui, ce sont près de 45 millions qui ont été investis dans la compagnie, notamment par Yahoo, Intel et quelques banques. Ce n'est qu'en 1996 que nous avons commencé à faire de l'argent avec la publicité, qui représente désormais environ 75% de nos revenus. Le reste provient des 20 000 membres qui paient chaque mois pour des services spécialisés. Nous voyons désormais poindre l'équilibre financier.

– Avez-vous jamais songé à vendre Geocities à une grande compagnie, par exemple à Microsoft?

– Nous avons été approché plusieurs fois par des repreneurs, mais nous n'avons jamais voulu vendre. Je pense que nous pouvons mener l'entreprise mieux que quiconque.

– Geocities se diversifie et propose maintenant ses propres informations en ligne. Quelle est votre ambition?

– Nous continuons à nous centrer sur les services destinés aux résidents, comme le développement de nouveaux outils pour faciliter la création des pages et la mise en place de sites de commerce en ligne. Geocities ne doit pas devenir une plate-forme ouverte vers l'extérieur, mais rester une communauté à part entière. L'objectif est d'exploiter au maximum le contenu des résidents et de développer les discussions en ligne et les forums.

– N'est-il pas risqué de laisser publier anonymement n'importe quoi sur votre site?

– Notre politique est simple: tout ce qui est illégal est interdit de publication sur Geocities. Mais de toute façon, nous ne sommes pas responsables juridiquement du contenu du site. Ce sont les créateurs de pages qui s'engagent à respecter le règlement lorsqu'ils ouvrent leurs sites. Même s'ils sont anonymes. Le seul risque qu'ils encourent, c'est que leur tribune soit fermée par un de nos patrouilleurs.

– Mais Geocities peut représenter une menace pour les Etats où l'on pratique la censure, comme la Chine…

– Possible. Mais si le contenu correspond à la réglementation du site, explicitée pour chaque voisinage, nous ne pratiquons aucune censure nous-même. Ce sont les patrouilleurs qui font la police. Nous n'avons jamais été attaqué en justice. Je ne vois d'ailleurs aucune raison pour cela.