A Tunis, Radhia Nasraoui attendait ce moment depuis des décennies. Contactée par téléphone, l’avocate tunisienne avoue que la journée a été «très chargée en émotions». Vendredi matin, elle s’est tout d’abord rendue au Ministère de l’intérieur pour demander la libération de son mari, Hamma Hammami, l’une des figures les plus audibles de l’opposition. Le dirigeant du Parti communiste des ouvriers de Tunisie a finalement été libéré dans la journée. «Le mouvement est irréversible. C’est incroyable. Les Tunisiens, par dizaines de milliers, ont osé dépasser leurs peurs pour exhorter le président à quitter le pouvoir. Un jour plus tôt, c’était encore impensable.»

Une vraie Constitution

Radhia Nasraoui, qui vient régulièrement à Genève, espère que son combat pour la démocratie sera récompensé, d’autant que des «dizaines de martyrs sont morts pour l’avènement d’une démocratie. Je pense aux parents de Mohamed Bouazizi qui s’est immolé. Ils éprouveront peut-être un soulagement de voir que ce geste n’aura pas été pour rien.»

Collée à la télévision, Radhia Nasraoui n’est toutefois pas entièrement rassurée. Elle a écouté le discours de Mohamed Ghannouchi, qui assure l’intérim de la présidence. «Le premier ministre appartenait au gouvernement du dictateur Ben Ali. Je ne souhaite donc pas qu’un nouveau gouvernement se mette en place avec les ex-ministres de Ben Ali. Ce dont nous avons besoin, ce sont des élections démocratiques, une Constitution qui garantisse la démocratie et la séparation des pouvoirs, les libertés et les droits de l’homme. Nous voulons un parlement élu en toute transparence et qui représente véritablement les Tunisiens. C’est possible. Les citoyens tunisiens ne sont plus prêts à supporter l’insupportable. Ils ont vécu une dictature pendant près de cinquante ans, avec Bourguiba, puis Ben Ali.»

Les craintes de Radhia Nasraoui sont attisées par le fait que Mohamed Ghannouchi était flanqué du président de la Chambre des conseillers (Sénat), Abdallah Kallel, lors de son discours télévisé. Or ce dernier a failli être arrêté à Genève en 2001. Venu s’y faire soigner, il avait fait l’objet d’une plainte pénale auprès du Parquet genevois de la part d’un Tunisien qui aurait été torturé alors qu’Abdallah Kallel était ministre de l’Intérieur. «Je n’ai pas oublié ses crimes, ajoute Radhia Nasraoui. Il a torturé une cinquantaine de personnes au ministère, au-dessus de son bureau, dont mon mari.»