Le sol du bureau d’Anouar Gharbi, à la Maison des associations à Genève, est jonché de cartons aux couleurs de la Palestine, de drapeaux et de keffiehs. «J’ai déménagé ce matériel hier», explique ce Suisse d’origine tunisienne, 45 ans, qui préside l’association genevoise Droit pour tous et qui est l’un des trois coordinateurs de la «Campagne européenne pour la fin du siège à Gaza». Ce désordre contraste avec son bureau: ordonné, fonctionnel, il ne contient qu’un ordinateur portable, un téléphone, un crayon. La «Campagne européenne» est l’une des associations à l’origine de la «Flottille de la liberté». Son bateau, le 8000 (en référence au nombre de Palestiniens emprisonnés en Israël), transportait des médicaments, des maisons préfabriquées et du matériel de construction ainsi que des parlementaires et des journalistes de divers pays. Budget de l’opération, achat du navire compris: 3 millions de dollars. «Son financement provient uniquement de dons, explique Anouar Gharbi. Je ne peux pas me résoudre à laisser des gens mourir à petit feu.»

Jeune étudiant, à Tunis, Anouar Gharbi était porte-parole du syndicat de son université avant de fuir son pays, il y a une vingtaine d’années. «Je ne supportais plus de vivre sous une dictature.» Il s’installe alors en Suisse pays dont sa femme possède la nationalité. Là, il se refait une vie. Sa femme travaille comme traductrice pour l’ONU. Lui devient cadre dans une entreprise informatique. Mais il conserve l’«âme d’un syndicaliste». Actif dans le milieu associatif, il est l’un des fondateurs de la Maison des associations.

La «Campagne européenne» a envoyé plus de 500 convois d’aide humanitaire à Gaza: «essentiellement des médicaments, pas des roquettes!» lâche-t-il provocateur. Il y a aussi les convois navals. Depuis cinq ans, seuls quatre bateaux ont réussi à atteindre les côtes de Gaza, trois autres ont été arrêtés en mer et un dernier a été endommagé par l’armée israélienne.

Un syndicaliste objet d’attaque

Durant l’été 2009, Anouar Gharbi s’est rendu à Gaza avec une délégation de parlementaires suisses dont Josef Zisyadis. Là, ils rencontrent Ismaël Haniyeh, l’un des leaders du Hamas. «Je ne regarde pas la religion ou la tendance politique, je suis internationaliste, je ne reçois des ordres de personne», raconte-t-il avant d’ajouter: «Je garde tout de même une distance critique.» De son côté, Josef Zisyadis précise qu’il ne soutient pas le mouvement islamiste et que, sur ce point, «nous avons des divergences» avec Anouar Gharbi.

Le syndicaliste ne craint-il pas d’être instrumentalisé par une organisation que de nombreux Etats qualifient de «terroriste»? «Pour Israël on est tous des terroristes, rétorque-t-il. Je suis du côté de ceux qui défendent leur terre, leur dignité. […] J’ai de la sympathie pour la résistance, que ce soit en Irak, au Venezuela ou en Palestine.» Si on lui rappelle que la charte du Hamas appelle à la destruction d’Israël, l’intéressé riposte: «Connaissez-vous la charte du Likoud, le parti au pouvoir en Israël. Elle stipule l’existence d’un Grand Israël depuis 3000 ans. Il n’y a donc pas de place pour les Palestiniens.»

Anouar Gharbi n’hésite pas à parler de «territoires occupés» à propos du territoire israélien dans ses communiqués appelant à manifester sur la place des Nations à Genève, à Berne ou à Zurich. Ueli Leuenberger, le président des Verts, qui a eu des contacts avec Anouar Gharbi le considère comme «quelqu’un de sérieux, qui réfléchit avant d’agir et n’hésite pas à demander conseil».

Combatif, Anouar Gharbi est également l’objet d’attaques. Ainsi a-t-il été pris à partie par certains médias et milieux antiracistes lorsqu’il a accueilli, en 2008, Azzam Tamimi, un intellectuel palestinien connu pour ses déclarations virulentes contre Israël. Ainsi est-il l’objet d’intimidations de la part des «sbires de Ben Ali». La semaine dernière encore, une voiture noire fonçait sur son scooter alors qu’il quittait sa maison. «Je les connais. Ce n’est pas la première fois, explique-t-il. J’ai déjà déposé plainte pénale auprès de la police fédérale. Pour l’heure elle n’y a pas donné suite.»

Anouar Gharbi est un musulman pratiquant: «Je crois en Dieu c’est tout», précise-t-il. Sur les étagères de sa bibliothèque, il y a plusieurs ouvrages de Tariq Ramadan. «C’est un ami, nous avons milité ensemble pour l’Irak, la Palestine, contre l’islamophobie.» Avant de se quitter, il offre une carte postale représentant des enfants aux abords d’un village de Cisjordanie, drapeaux palestiniens au vent. «J’aime bien cette image, cela me rappelle mon enfance. Il ne faut pas oublier la solidarité.»