Tout s’est précipité en quelques heures. Dans une grande confusion et nervosité. Rachid Hamdani, bloqué depuis juillet 2008 en Libye, a fini par obtenir son visa de sortie. Et devrait, après un ultime rendez-vous à Tripoli, pouvoir quitter le pays. Max Göldi, condamné en appel à 4 mois de prison pour «séjour illégal», a lui, après un curieux ultimatum lancé dimanche soir par le ministre des Affaires étrangères Moussa Koussa, pris le chemin d’une geôle. La veille, des policiers avaient encerclé l’ambassade de Suisse à Tripoli. Plusieurs ambassadeurs européens, craignant un assaut des forces de l’ordre libyennes, étaient venus apporter leur soutien aux deux otages suisses. Un Suisse libre et l’autre pas: doit-on en déduire que l’on s’achemine vers une sortie de crise rapide? La prudence reste de mise. La crise, qui a débuté avec l’arrestation d’Hannibal Kadhafi le 15 juillet 2008 à Genève, a déjà connu de nombreux rebondissements.

La stratégie libyenne de n’en libérer qu’un seul

En gardant Max Göldi, Tripoli conserve un «pion» pour peser sur les négociations politiques en cours. Le verdict différencié – tous deux avaient été dans un premier temps condamnés à 16 mois de prison, puis Rachid Hamdani a été acquitté et Max Göldi a vu sa peine réduite à 4 mois – laissait déjà présager que le Tuniso-Suisse serait relâché plus tôt. Une stratégie qui n’arrange pas la Suisse. Berne s’est toujours mobilisé pour la libération des deux otages. Là, Tripoli, en se retranchant derrière une procédure judiciaire, veut démontrer, malgré les pressions européennes, qu’il garde encore une carte en main. Reste que la Suisse ne devrait lever sa pratique restrictive en matière de visas à l’égard de la Libye qu’une fois que les deux hommes d’affaires auront foulé le sol suisse.

Les effets positifs de la médiation européenne

La libération de Rachid Hamdani est une conséquence directe de l’intense ballet diplomatique mené ces derniers jours. Et donc de l’«européanisation» de la crise. «Des discussions ont encore eu lieu tout le week-end sous médiation espagnole et allemande. L’UE a joué un rôle important. Ces discussions ont englobé des dispositions à prendre pour les deux Suisses», confiait hier prudemment Micheline Calmy-Rey au Temps.

Dimanche soir, alertés par un regain de tensions, plusieurs diplomates – autrichiens, français et néerlandais notamment – se sont rendus à la mission suisse de Tripoli pour y passer la nuit. «C’était un important signe de solidarité» avec la Confédération, a déclaré Michael Spindelegger, le chef de la diplomatie autrichienne, en marge d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE. Il a souligné que «prendre d’assaut» une ambassade – ce que des policiers menaçaient apparemment de faire – aurait gravement violé tous les principes de la diplomatie. La nuit a été très chaude. Outre l’Autriche, plusieurs pays, dont l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie, ont utilisé leurs contacts pour éviter une escalade. Silvio Berlusconi a directement appelé Mouammar Kadhafi. L’UE veille donc au grain. Tout en pressant la Suisse de rapidement mettre fin à la crise.

Les événements se sont accélérés le 14 février, jour où Tripoli a décidé de bloquer son territoire aux Européens en réaction à la pratique restrictive de la Suisse en matière de visas Schengen mise en place depuis l’automne 2009. Des pays, comme l’Italie et la France, s’en sont d’abord pris à la Suisse, l’accusant de prendre les Etats Schengen «en otage». Mais la Suisse a vite trouvé des alliés. Micheline Calmy-Rey a rencontré jeudi Moussa Koussa, son homologue libyen, à Madrid, sous l’œil attentif du chef de la diplomatie espagnole, Miguel Angel Moratinos. Or l’Espagne assure la présidence tournante de l’UE.

Le lendemain, les négociations se sont poursuivies, à Madrid et à Berlin. L’Allemagne joue depuis plusieurs mois un rôle important en faveur de la libération des otages. Elle est intervenue avant la «guerre des visas» déjà, notamment en accompagnant les deux Suisses à leur procès à Tripoli. Pour éviter qu’ils ne se fassent à nouveau kidnapper. Selon des sources bruxelloises, la Libye et la Suisse auraient été proches de signer une sorte de «Memorandum of understanding» le 18 février. Avec la libération des otages et la fin de la «guerre des visas», il aurait notamment prévu, dans une deuxième étape, que l’Allemagne préside un tribunal arbitral pour enquêter sur l’arrestation d’Hannibal Kadhafi, et que la Suisse exprime ses «profonds regrets» concernant la publication des photos d’Hannibal Kadhafi dans la Tribune de Genève. Le Ministère ­espagnol des affaires étrangères aurait «contrôlé» la bonne application de ce mémorandum d’entente.

Lundi, Doris Leuthard, en visite en Espagne, a abordé les récents développements avec José Luis Zapatero et le roi Juan Carlos.

Qu’advient-il de Max Göldi?

Selon son avocat libyen Salah Salaf, Max Göldi, qui a quitté l’ambassade menotté et encerclé par des dizaines de policiers, s’est rendu «de son propre chef» en prison, qui serait en l’occurrence celle d’Aïn Zara, près de Tripoli. Cette prison, vivement critiquée par HWR et Amnesty International, et où furent notamment détenues les infirmières bulgares, est connue pour la détention arbitraire d’opposants politiques. Toujours selon Salah Salaf, la détention de Max Göldi doit permettre de demander sa grâce «auprès du Conseil supérieur des instances judiciaires». L’avocat aurait pourtant eu la possibilité de faire appel dans les trente jours qui suivent son verdict. Amnesty International juge «tout à fait tragique» que Max Göldi «paie pour l’affaire Hannibal Kadhafi», dénonce une «accusation motivée par des raisons politiques» et demande sa libération immédiate. Selon nos informations, des diplomates européens ont promis qu’ils rendront visite au Suisse et surveilleront ses conditions de détention.

Et Rachid Hamdani?

Quand Rachid Hamdani foulera-t-il le sol suisse? La question restait ouverte hier soir, suite aux déclarations contradictoires de son avocat Salah Salaf, selon lesquelles le Tuniso-Suisse aurait quitté Tripoli aux alentours de midi pour rejoindre la Tunisie, dont la frontière se trouve à 170 km de la capitale libyenne. Le DFAE est toutefois resté sans nouvelles de Rachid Hamdani durant six heures. Et, en début de soirée, ce dernier se trouvait toujours à Tripoli. Selon sa femme, Rachid Hamdani, qui avait obtenu son visa de sortie du pays, quittait les locaux du Ministère libyen de l’Intérieur vers 17h30. Il devait encore avoir un entretien au Ministère des affaires étrangères avant de pouvoir partir.