Vendredi après-midi, à quelques kilomètres d'Ozoir-la-Ferrière, petite ville à château où l'équipe du Brésil a établi ses beaux quartiers. Jacques Vendroux, la voix du football sur France-Inter depuis trente ans, s'inquiète dans sa Renault Espace: les voitures qui cheminent à allure révérencieuse sur la route châtelaine risquent de le priver d'antenne. L'homme dont l'enthousiasme endiable les ondes doit parler, en direct du stade champêtre où s'entraînent les Brésiliens, de son grand œuvre: 98 Radio France, une chaîne spéciale qui déclinera le Mondial sous toutes ses coutures à partir du 9 juin, chaque jour de 8 h 30 à 1 heure du matin sur les ondes longues de France-Inter.

«Jamais une chaîne n'avait été créée spécialement pour un événement sportif, explique le rédacteur en chef de la future station. Notre programmation prévoit la retransmission en direct de tous les matches, un journal toutes les heures, des débats avec des spécialistes et des billets à thèmes techniques ou géopolitiques.» L'opération mobilisera 27 journalistes à temps plein postés dans des studios spécialement aménagés et peints couleur bleue patrie pour l'événement. Elle mobilisera aussi des têtes d'affiche du gotha sportif, parmi lesquelles Yannick Noah, Jean Tigana et Alain Giresse. «Nous serons la radio la plus écoutée du monde grâce à RFI – Radio France internationale – qui relaiera nos programmes dans le monde entier», précise encore Jacques Vendroux.

Retour à Ozoir-la-Ferrière. Les barrages policiers franchis – la ville et ses pavillons proprets sont sous haute surveillance –, Jacques Vendroux est au micro, à moins de dix mètres de la pelouse où l'équipe du Brésil s'échauffe les rotules. Face à elle, le onze local sort le match de sa vie, transcendé par la présence de 900 journalistes brésiliens accrédités et de 3000 spectateurs. Pendant l'émission, les yeux vert bouteille de Jacques Vendroux dévisseront plus d'une fois du côté de la partie. Histoire de ne rien manquer du trot clopin-clopant de Romario, idole mate au visage d'ado boudeur dont on ne sait toujours pas s'il pourra participer à la Coupe du monde. Histoire surtout d'admirer les envolées toutes d'élégance de Taffarel, ultime sentinelle de la phalange aux quatre étoiles. Le journaliste est ainsi: un croisé du ballon rond prêt à en suivre la trajectoire où qu'il roule.

Rien ne prédestinait pourtant le jeune Jacques Vendroux, septième du nom comme il aime à le dire, à devenir un jour le héraut des pelouses. Dans sa famille, on honore d'abord la politique, à l'ombre de la croix de Lorraine gaulliste. Le grand-père, qui est député-maire de Calais, est le beau-frère du Général de Gaulle. Le père est chef de cabinet de Maurice Herzog, ministre des Sports dans les années 60. «Ma famille voulait que je sois notaire. Je rêvais d'être gardien de but. Mon père m'a trouvé une place au service des sports de la télévision. C'était en 1966, j'avais 18 ans, peu après je suis entré à Radio France.» C'est à ce micro que tout au long des années 70, il va chroniquer la bouche en fièvre les déferlantes des vert de Saint-Etienne à Geoffroy-Guichard. A la même époque, le commentateur crée le Variété club de France, équipe-confrérie qui rassemble des gloires du sport froissées par les ans. Michel Platini et Jean-Michel Larqué en feront notamment partie. Les amitiés nombreuses que Jacques Vendroux tisse alors dans le milieu footballistique lui vaudront plus tard la réputation d'être le journaliste sportif le plus influent de France. L'homme, qui n'a jamais caché son admiration pour les présidents de club que furent Bernard Tapie et Claude Bez, tous deux condamnés à des peines de prison pour gestion frauduleuse, ne dément pas. «Je suis un homme fidèle, je chercherai toujours le positif chez quelqu'un que j'ai aimé», ajoute-t-il. «Quant à la corruption dans le monde du football français, elle n'existe plus.» Vœu pieux? Peut-être, mais Jacques Vendroux qui a le cœur sur la main, n'en a cure.

Aujourd'hui, seule compte la quarantaine radiophonique à venir, ces quarante jours à part où son équipe de journalistes va œuvrer pour la grande cause d'une fête qu'il rêve belle. Et quand on demande à Jacques Vendroux, qui a failli un sale jour de 1991 mourir dans l'écroulement d'une tribune mal assujettie à Bastia, si trente ans de pelouse n'ont pas usé les crampons de sa passion, il répond: «Rien ne pourra m'en détourner, même si la fraternité qui a longtemps régné dans ce sport n'existe plus. Je dois au football une liasse de souvenirs qui fait la beauté de mon présent.»

Dernière image: sur l'autoroute qui ramène à Paris, la voix du foot écoute Frank Sinatra, un monsieur qu'il admire presque autant que Gordon Banks, gardien mythique de l'équipe d'Angleterre championne du monde en 1966.

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