Les démocraties le reconnaissent unanimement: le contrôle des autorités par le public – c'est-à-dire, le plus souvent par les médias – est un ingrédient central de l'équilibre entre pouvoirs qui est censé les garantir des dérives. Mais les mêmes démocraties expriment de façon croissante le souci de contrôler les médias, ressentis comme la source d'abus toujours plus répandus. Ces ambitions contradictoires s'affrontent plus qu'ailleurs sur le terrain de la justice. Parce qu'elle est un moyen privilégié du contrôle, dont celui des médias. Et parce que c'est lorsqu'ils se mêlent de décrire ou de commenter les activités de la justice pénale que les médias sont le plus souvent accusés de piétiner l'intérêt public et les droits des individus. Dresser un état des lieux de ce champ de bataille, telle est l'ambition que le Groupe suisse de travail en criminologie avait assignée à son congrès annuel, qui se termine aujourd'hui à Interlaken.

Premier constat: dans les dernières années, le rapport entre la justice criminelle et les médias s'est profondément modifié. Le compte rendu d'audience qui reproduisait pour le large public le cérémonial des Cours d'assises cède de plus en plus la place à un journalisme d'investigation qui suit pas à pas ou parfois même précède l'enquête pénale, interagit avec elle et, relève Pierrette Poncela, maître de conférence à l'Université Paris X Nanterre, finit par changer les conditions mêmes de l'exercice de la justice.

Nouveaux acteurs

De nouveaux acteurs occupent la scène, comme les associations de victimes, qui ont déterminé le cours de procédures comme celle ouverte sur l'affaire du sang contaminé, enquêteurs privés qui se donnent pour mission de faire éclater au grand jour les scandales cachés, accusés ou mis en examen qui se transforment en écrivains pour faire éclater leur vérité en avant-première de la vérité judiciaire.

Ces processus, relève de son côté Benoît Grevisse, professeur au Département de communication de l'Université de Louvain, exigent une mise à jour, qui ne fait que commencer, de la déontologie journalistique. L'affaire Dutroux a précipité cette réflexion dans les médias belges, comme l'affaire Kopp a pu le faire en Suisse. Dans les deux cas, les journalistes se sont retrouvés acteurs autant qu'observateurs d'une réalité politique et sociale en rapide mutation. Un rôle qu'ils aiment à légitimer en invoquant l'intérêt public mais qui parfois les décrédibilise aux yeux du public: ce qu'ils racontent, finalement, est-ce bien la vérité? Ou une savante mise en scène dominée par l'émotion et conçue avant tout comme une stratégie de marketing? Autant d'interrogations qui expliquent peut-être la prolifération de normes pénales qui ambitionnent de mieux contrôler les médias parfois au détriment de la liberté d'information et d'opinion.