«Depuis la naissance d'Internet, qui a radicalement affecté la réalité des échecs, j'ai toujours rêvé de ce type de match», a déclaré Garry Kasparov, qui mène actuellement, via le réseau, une partie contre le reste du monde. Un défi d'envergure pour une vedette en quête de nouvelles sensations. Pensée singulière contre consensus, qualité contre quantité, génie contre alignement de talents: sur un échiquier virtuel, le meilleur joueur de tous les temps anime un fabuleux combat interactif.

Garry Kasparov domine sans merci les échecs depuis quatorze ans. Mais en tant que champion du monde, il s'attelle aussi à promouvoir le jeu royal au sein des couches les plus diverses de la population. «Vu mon rang, je me sens investi de la responsabilité de développer les échecs comme l'une des activités les plus populaires et comme un important outil d'éducation», dit le Russe. Après son duel contre Deep Blue, le monstre d'IBM en 1997, il a choisi un autre pari: affronter le reste du monde, seul contre tous, dans une partie sur Internet, où tous les coups, ou presque, sont permis. Même si, contrairement à sa cuisante défaite devant IBM, Kasparov ne risque pas vraiment de chuter de son piédestal…

«L'ogre de Bakou» s'est attribué les pièces blanches, s'offrant ainsi l'avantage de débuter la partie et d'imprégner sa griffe. Il y a moins d'un mois, en plein Central Park, en présence du gratin politique de New York, le numéro un mondial choisissait son premier coup sur un échiquier géant, aussitôt retransmis sur Internet (www.zone.com/kasparov). Ne dérogeant pas à ses principes, il avançait son pion de «e2» en «e4». Dans les faits, la partie se déroule à raison d'un coup toutes les 48 heures.

Un jour, à 21 heures suisses, Kasparov arrête son choix, laissant 24 heures de réflexion à son adversaire aux centaines de milliers de facettes, réparties dans les cinq continents. La «sélection mondiale», qui joue avec les noirs, doit jeter son dévolu sur sa réplique. Son coup est officialisé le lendemain à 21 heures suisses, laissant à nouveau 24 heures au champion du monde.

Pour faire partie de la sélection mondiale, une inscription, gratuite, sur le site des jeux de Microsoft (www.msn.com) est nécessaire, avant de se rendre sur la page «Jouez contre Kasparov». Les amateurs peuvent alors étudier en toute quiétude le dernier mouvement du Russe, avant de cliquer sur la pièce qu'ils souhaitent déplacer. Finalement, le coup qui aura remporté le plus de suffrages (donc, pas forcément le meilleur…) sera celui qui sera effectivement joué. Pour arrêter leur choix, les férus des 64 cases peuvent faire confiance en leur instinct, ou s'appuyer sur les conseils avisés de quatre éminents spécialistes et d'un animateur bien connu dans le milieu, le grand maître Danny King, qui s'est taillé depuis longtemps la réputation de savoir transmettre sa passion aux foules. Ses commentaires sarcastiques, mais de qualité, se lisent sans aucune difficulté pour n'importe quel amateur qui connaît les fondements des échecs. Et il dirige une «chat zone» (dialogue interactif), uniquement consacrée à l'événement.

Autour de Danny King, quatre petits génies de la nouvelle génération, tous âgés de moins de 20 ans, font office de coachs. Le Français Etienne Bacrot (16 ans) est le plus célèbre d'entre eux. Celui qui fut à 14 ans le plus jeune grand maître de l'histoire, tire son épingle du jeu, fort d'une expérience acquise dans son émission TV «Etienne et mat», sur La Cinquième, et de sa chronique hebdomadaire dans Paris-Match. Les autres entraîneurs sont Florin Felecan (19 ans), meilleur Américain de moins de 20 ans, Irina Krush (15 ans), championne des Etats-Unis et Elisabeth Pähts (14 ans), membre de l'équipe nationale allemande.

L'intérêt principal du match ne consiste pas en priorité à en connaître l'issue: seul à décider sa tactique, s'appuyant sur les pièces blanches, Garry Kasparov ne peut pas perdre cette partie. Même s'il est privé de l'un des ses principaux atouts: sa force psychologique qui impressionne tant ses adversaires autour d'un échiquier, mais inexistante dans pareil cas de figure. Plusieurs grands maîtres le soulignent, «face à Kasparov, vous devez souvent baisser les yeux vu sa supériorité…».

Au-delà du résultat, qui pourrait éventuellement s'achever sur un nul, reste à observer comment une multitude d'avis parviennent à accorder leurs violons et ne respectent pas toujours les conseils de leurs éminents coachs. Plus de 6,6 millions d'internautes sont inscrits au réseau de jeux de Microsoft. En un jour, près de 450 000 visiteurs ont parfois été recensés sur le site. Le record du match «Kasparov-Deep Blue», avec ses 2 millions d'internautes par jour, est loin d'être battu, mais l'événement ne bénéficie pas de la même publicité. Autre atout de poids: vu le temps de réflexion accordé (un coup en 48 heures, donc 24 heures pour chacun des deux camps), les «erreurs accidentelles», propres aux échecs, sont quasiment gommées. Ne subsistent plus que les coups considérés comme les plus adéquats et les mieux calculés. Même si au 10e coup de la partie, la sélection mondiale a surpris le champion du monde avec ce qu'il a finalement dû qualifier comme une authentique «nouveauté théorique».

Kasparov (blancs)-Monde (noirs): situation après 14 coups

1. e4, c5 2. Cf3, d6 3. Fb5 +, Fd7

4. Fxd7 +, Dxd7 5. c4, Cc6

6. Cc3, Cf6 7. 0-0, g6 8. d4, cxd4

9. Cxd4, Fg7 10. Cde2, De6

11. Cd5, Dxe4 12. Cc7 +, Rd7

13. Cxa8, Dxc4 14. Cb6 +, axb6

15. Cc3, Ra8