présidentielle

Kermesse préélectorale à Téhéran

A la veille de la présidentielle iranienne, cruciale pour l’avenir, les jeunes sont portés par la «vague verte» du principal adversaire de Mahmoud Ahmadinejad

Une vraie discothèque à ciel ouvert, entre mirage et réalité. ­«Ahmadi-bye! bye! Ahmadi-bye! bye!» chantonne une bande de joyeux Iraniens en écorchant, sans concession, le nom de leur président. Il est 3 heures du matin au compteur des voitures qui convergent, pare-chocs contre pare-chocs, vers la foule compacte rassemblée au carrefour Park Way, au nord de Téhéran. De petits rubans volent au vent. Ils sont verts, comme les ongles vernis de cette grappe de jeunes filles voilées qui osent, sous la barbe des policiers, un audacieux déhanché oriental. Vert: la couleur de l’espoir, du changement, du printemps après l’hiver…

Ce 4 juin 2009, l’Iran est officiellement en deuil. Sur les avenues principales, de grands drapeaux noirs ont été dressés pour commémorer les vingt ans de la mort de l’ayatollah Khomeiny, le père fondateur de la République islamique d’Iran. Mais à l’approche d’élections qui pourraient s’annoncer cruciales pour l’avenir du pays, ses jeunes héritiers ont d’autres préoccupations en tête: regagner un semblant de liberté, confisquée pendant quatre années de répression renforcée sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad.

«Je suis ici pour dire non au cauchemar qu’il nous a fait subir!» s’exclame Adeleh. A 30 ans, cette jolie dentiste fait partie des milliers d’Iraniens qui envahissent, tous les soirs, les rues de la capitale iranienne, portés par cette «vague verte» initiée par les partisans de Mir Hossein Moussavi, son adversaire principal aux élections. Pour elle, c’est un signe de protestation contre l’humiliation de son arrestation, il y a trois mois, par la police des mœurs – dont les patrouilles ont refait surface après l’arrivée au pouvoir d’Ahmadinejad, en 2005. «Regardez-moi! Est-ce que j’ai l’air d’être immorale?» dit-elle, furieuse, en pointant du doigt son élégant manteau noir assorti à foulard.

«En 2005, j’ai fait l’erreur de ne pas voter. Cette année, je vote les yeux fermés pour Moussavi, pour qu’on évite le pire!» poursuit Adeleh. De ce politicien sans réel charisme aux cheveux grisonnants, elle ne connaît par grand-chose. Cet ancien premier ministre dans les années 1980 se présente comme «le sauveur de la Nation», après vingt ans de traversée du désert. «Mais en fait, qu’importe le vainqueur, concède-t-elle, tant qu’on arrive à élire un nouveau président!» Foulard et baskets aux pieds, Adeleh appartient à la génération K – née sous Khomeiny, le guide suprême, éduquée sous Khamenei, son successeur, et qui porta le président Khatami au pouvoir, en 1997. A l’époque, la population iranienne se remet à peine de la guerre Iran-Irak et des soubresauts post-révolutionnaires. Elevés dans le carcan du régime des mollahs, les moins de 30 ans (60% de la population iranienne) regardent vers l’avenir.

Assoiffés d’ouverture sur le monde, ils votent en masse pour ce clerc enturbanné au sourire charmeur – qu’ils rééliront, en 2001, pour un second mandat. Les femmes, elles aussi, leur emboîtent le pas. Ses appels à la «démocratie islamique» et au «dialogue des civilisations» séduisent. Mais ses réformes se heurtent vite à l’offensive des conservateurs, rappelant à ses électeurs qu’en Iran, les prérogatives présidentielles sont largement limitées. En 1998, une ­vague d’assassinats d’intellectuels meurtrit le pays. L’année suivante, une révolte estudiantine sans précédent est sévèrement réprimée. Au fil des années, les nouveaux journaux, nés sous Khatami, doivent mettent la clé sous la porte.

Désillusionnés, les jeunes sont nombreux à bouder les urnes, comme Adeleh, en 2005. Leur absentéisme sera fatal. Certains d’entre eux voteront même pour Ahmadinejad, pour «punir» les réformistes. Elu au deuxième tour, l’ancien maire de ­Téhéran, un fondamentalisme, annonce rapidement sa nouvelle politique: «revivifier les valeurs de la révolution». «On a voulu sanctionner les réformistes. Mais, au final, on s’est pris une vraie claque!» regrette Mahmoud, un ex-étudiant activiste.

Très vite, le nouveau gouvernement impose un régime draconien à la société civile. A l’université, les jeunes contestataires sont fichés. Certains professeurs licenciés. Les organisations non gouvernementales, en plein boom sous Khatami, sous surveillance renforcée. De nombreuses Iraniennes se retrouvent au cachot. Leur crime: avoir milité en faveur de la campagne du «million de signa­tures pour la parité entre hommes et femmes». Résultat: les appels au boycott sont, cette année, exceptionnellement très discrets. Y compris du côté de la diaspora, où certains groupes d’opposants en exil s’affichent ouvertement en faveur de Moussavi. SMS, forums de discussion sur Internet, vidéos YouTube, pages Facebook appelant à voter «vert»… Jamais la mobilisation n’a été aussi importante. «Les jeunes – et les Iraniens en général – sont plus pragmatiques qu’il y a quatre ans. Leur discours politique a mûri. Ils réalisent à quel point leur vote peut changer les choses», relève Amir Nikpey, professeur de sciences sociales à l’Université Shahid Behechti de Téhéran.

«Il y a urgence!» insiste Hamid, 29 ans, derrière son comptoir du centre commercial Mirdamad, en brandissant le petit ruban vert qui décore son poignet. Ses lunettes de soleil d’imitation Ray-Ban cachent d’énormes cernes accumulés au fil des nuits blanches à se quereller, à coups de slogans, avec les partisans d’Ahmadinejad, nombreux à arpenter, eux aussi, la capitale, à cheval sur leur moto. Les fans des deux autres candidats, Mehdi Karroubi et Mohsen Rezaï, sont beaucoup plus effacés. Hamid nous explique que s’il vote contre Ahmadinejad, c’est parce que son magasin de matériel informatique a sévèrement souffert des sanctions économiques occidentales, visant à freiner le programme nucléaire iranien relancé par l’actuel gouvernement. «Il est de plus en plus difficile de faire venir certains ordinateurs de l’étranger, même en passant indirectement par Dubaï», grogne-t-il, habité par une soif de revanche. Son frère, employé dans une usine de vêtements, est aujourd’hui au chômage. «La faute, à un manque d’aide au développement industriel», reprend-il, en accusant le président d’avoir gaspillé l’argent du pétrole «en achetant ses électeurs à coups d’aides sociales».

Le calme règne à l’Université Sharif, la prestigieuse école polytechnique d’Iran. Ici, l’ambiance est à la préparation des examens, plutôt qu’à l’euphorie électorale. «Ahmadinejad a récemment fait la tournée de certains dortoirs en distribuant des chèques de 50 euros aux étudiants. Je n’appelle pas ça de la politique!» glisse Ali, un jeune doctorant en chimie, qui envisage de voter blanc. Quid des autres candidats? Il ne se fait guère d’illusion, dit-il, sur leurs bonnes intentions. «Cette ambiance de kermesse n’est que passagère. Après les élections, la censure va reprendre, car le pouvoir du président est limité. Tout ce que j’espère du nouvel élu, c’est qu’il saisisse la perche tendue par Obama, pour en finir avec l’isolement de notre pays», ajoute-t-il. Sa priorité: étudier d’arrache-pied, pour décrocher de bonnes notes lui permettant de poursuivre ses études aux Etats-Unis ou au Canada. «On nous assaille de slogans sur le nucléaire à longueur d’année. Mais à l’université, nous manquons d’équipement et de moyens pour mener à bien nos recherches. C’est ça, le progrès scientifique dont se targue notre président?» s’interroge-t-il.

La fameuse «fierté» nucléaire, pierre angulaire des discours d’Ahmadinejad, il faut se déplacer en province et dans les quartiers plus traditionnels de la capitale pour la palper. «Je vais voter pour lui, au nom d’un Iran fort, qui refuse la colonisation occidentale!» insiste Mohsen, 26 ans, un Téhéranais originaire de Naïn, petite ville du sud. Avec sa toute jeune épouse, Azam, 21 ans, drapée dans un tchador noir, il préfère rester à la maison, le soir, à regarder la télévision, achetée grâce à «l’aide au mariage». D’après l’institut Mehr-é Reza, qui supervise ce système de crédit, quelque 4 millions de jeunes ont bénéficié, jusqu’ici, de ce «prêt d’amour» – un chiffre qui n’inclut pas les bénéficiaires des nombreux autres prêts à taux zéro initiés par le gouvernement d’Ahmadinejad. C’est cette génération silencieuse, invisible devant les caméras occidentales, mais statistiquement importante, qui constituera, demain, le plus grand défi face à la «vague verte».

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