Le système de l'information serait en crise: Ignacio Ramonet, directeur de la rédaction du Monde diplomatique et enseignant en théorie de la communication à Paris VII, livre dans sa Tyrannie de la communication une critique virulente de la pratique journalistique d'aujourd'hui. Avec succès: en deux mois, le livre a déjà été vendu à 20 000 exemplaires, est traduit en espagnol et en portugais et va bientôt sortir en anglais, en italien, en allemand, en grec et en roumain.

Le Temps: A qui s'adresse votre livre?

Ignacio Ramonet: A tout le monde, mais en particulier aux journalistes, et à tous ceux qui sont concernés par la communication. J'ai essayé de faire un livre théorique tout en écrivant de la façon la plus claire, avec beaucoup d'exemples et d'anecdotes. Un public qui ne lit pas des traités de théorie de la communication doit également pouvoir s'y retrouver.

– Qu'entendez-vous par «tyrannie de la communication»?

– La communication est devenue une contrainte: aujourd'hui, on a non seulement la liberté de communiquer, on est obligé de communiquer. Celui qui ne communique pas, nous dit-on, n'existe pas. Nous sommes tous persuadés qu'il faut être équipé des dernières machines à communiquer: magnétoscopes, DVD, télévisions numériques, fax, téléphones sans fils et téléphones portables, ordinateurs, jeux vidéo, Internet. C'est ça la tyrannie. Regardez les pubs que font toutes les entreprises de communications, ce sont des pubs très culpabilisantes: on ne sera heureux qu'à force de communiquer…

– Après avoir lu votre livre, on risque d'être dégoûté du journalisme…

– Je ne vise pas les journalistes, j'essaie plutôt de décrire et de démonter le système de l'information en général. Aujourd'hui, faire des procès à des journalistes n'est pas forcément pertinent, parce que nous sommes pris dans un système auquel il est très difficile de résister, même si on est de bonne foi. Il ne s'agit pas simplement d'un problème d'honnêteté ou de morale, c'est plus complexe. Au cours des dix dernières années, aucune profession n'a autant réfléchi à sa pratique que les journalistes, aucune n'a fait autant d'autocritique.

– Et pourtant, vous brossez un tableau tellement noir.

– Si je suis négatif, c'est pour secouer les consciences. Le journalisme a atteint son apogée en 1974 avec l'affaire du Watergate. Depuis, on est entré dans une autre ère. La société est devenue très rusée à l'égard des médias, et il est beaucoup plus difficile de faire du journalisme aujourd'hui qu'auparavant. Les journalistes ont perdu le monopole de l'information. Aujourd'hui, toutes les institutions font du journalisme, toutes les grandes industries ont des bulletins d'information: on est informé de tous les côtés. Et avec Internet, chaque citoyen est lui-même devenu journaliste. On s'achemine vers une structure où d'un côté il y a les penseurs et les experts, et de l'autre, les journalistes, qui ne font plus que travailler des dépêches. C'est ce que j'appelle la prolétarisation du métier. Et les données ont aujourd'hui également changé pour le lecteur: dans une situation de prolifération, il est encore plus difficile de trouver la vérité que sous une dictature. Il y a beaucoup d'information, mais cette information est contaminée: par l'idée qu'il suffit de voir pour comprendre, qu'une bonne information est une information instantanée, et par le fait que les médias s'imitent les uns les autres. Il faudrait donc trouver une écologie de l'information, une sorte de décontamination.

– Mais la couverture médiatique de la guerre du Kosovo, avec ses propagandes des deux côtés, ne fait qu'augmenter la méfiance.

– Les journalistes se disent cette fois-ci qu'ils n'allaient pas commettre la même erreur que lors de la guerre du Golfe: les militaires avaient promis de nous montrer la guerre en direct, mais on n'a vu que les images qu'ils voulaient bien nous faire voir. Les médias prennent donc dans l'affaire du Kosovo beaucoup de précautions: c'est une sorte de guerre du conditionnel, puisque la plupart des informations ne sont plus données qu'au conditionnel. Et personne ne voit réellement ce qui se passe dans la province. Mais à mon avis, l'OTAN filme tout, à l'aide de caméras de surveillance, et je ne comprends pas pourquoi elle retient ces images. Les journalistes, eux, dépendent de leurs sources.

– Vous dénoncez l'hégémonie de l'image et de la télévision: l'importance accordée aux événements dans les médias serait proportionnelle à leur richesse en images.

– C'est l'information par l'image qui a l'impact le plus important, et qui entraîne les autres médias. Informer se réduit aujourd'hui à faire assister à des événements, sans donner d'explications. La presse écrite va devoir à nouveau se libérer de cette emprise. Par ailleurs, le journal télévisé n'est pas fait pour informer, il est fait pour divertir.

– Quel serait à votre avis un lecteur idéal?

– Celui qui ne se contente pas d'une seule source d'information, qui lit un ou deux quotidiens, écoute de bonnes émissions de radio, consulte Internet. Il lirait également quelques revues et des livres. Tout ça demande du temps, c'est sûr, mais s'informer fatigue. Il faudrait être prêt à y consacrer entre une et deux heures par jour.

«La Tyrannie de la communication», d'Ignacio Ramonet, Editions Galilée, 1999.