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De l’admiration béate à l’ignorance

Visiteurs ou écrivains, les Anglais ont très tôt mythifié une Suisse édénique. Leur fascination pour des Helvètes épris comme eux de liberté et de pragmatisme a récemment viré à une forme d’indifférence, explique le professeur Patrick Vincent, qui a décortiqué les textes consacrés à la Suisse par les auteurs britanniques

En été 1814, Stratford Canning, un des plus brillants diplomates au service de Sa Majesté, fut envoyé à Zurich pour surveiller l’élaboration d’une nouvelle constitution et pour défendre la neutralité de la Suisse au Congrès de Vienne. Dans une lettre à un ami, il l’encourage à enfiler ses éperons, à monter à bord de son yacht et à emprunter le plus court chemin pour venir le retrouver dans «ce délicieux pays». On y trouve, écrit-il, «les montagnes les plus belles – les collines les plus vertes – les plaines les plus fertiles – les maisonnettes les mieux rangées – les meilleures auberges – les cours d’eau les plus limpides». Puis il rajoute: «Le peuple y est excessivement bon.»

Ce portrait d’une Suisse édénique s’oppose à celui, dressé quelques années plus tard par un autre célèbre milord qui, selon Sir Arnold Lunn, avait joué en 1805 contre Canning dans le premier match de cricket entre Eton et Harrow. Byron écrit à son ami Thomas Moore en 1821: «La Suisse est une maudite nation de brutes, égoïstes et stupides, nichée dans la plus romantique région de la terre. Je n’ai jamais pu en supporter les habitants, et encore moins leurs visiteurs anglais.»

Les deux points de vue, le premier issu d’un Tory, l’autre d’un Whig libéral, résument bien l’attitude des milliers de visiteurs ­anglais envers notre pays au XIXe siècle. Tous s’accordent à dire que le paysage est magnifique. Les opinions quant aux autochtones sont beaucoup plus contrastées, vacillant entre une idéalisation romantique du mythe helvétique et le désenchantement d’y trouver ce mythe largement révolu.

Les Anglais ont bien évidemment participé à la mythification de la Suisse. Si l’intérêt que porte la Grande-Bretagne à notre petit pays demeure principalement stratégique, il est aussi justifié par l’affirmation de valeurs partagées telles que l’amour de la liberté, la rectitude morale ou encore le pragmatisme. John Wraight, ambassadeur à Berne de 1973 à 1976, parle même d’une «relation unique». Mais dans la bienveillance des Britanniques on discerne un brin d’autosatisfaction: la Suisse mythifiée reflète l’idéologie libérale et protestante qui est particulièrement chère à la classe patricienne britannique.

Un des représentants de cette classe, le journaliste et politicien whig Joseph Addison, écrit en 1702 que «le souci de la Grande-Bretagne est de surveiller le destin de l’Europe, et de garder en équilibre chaque Etat qui s’affronte». C’est ainsi que la Grande-Bretagne envoie régulièrement des représentants auprès des Confédérés et de Genève depuis le XVIIe siècle pour lutter contre l’hégémonie française. Berne n’est pas toujours une sinécure. William Wickham, se retrouvant en poste en pleine Révolution française, reçoit l’ordre de convaincre la Diète de sortir de sa neutralité et de se joindre à la coalition, de créer un réseau d’espionnage et de recruter des mercenaires pour former une cinquième colonne. Pendant la guerre du Sonderbund, Robert Peel est expédié en Suisse pour cette fois-ci défendre notre neutralité et pour contrecarrer toute ingérence étrangère. Il en est de même lors de l’Affaire de Neuchâtel en 1856 et en 1857.

Addison note dans le même ­essai «la paix profonde et la tranquillité qui règnent en Suisse», dues selon lui à «la nature de son peuple, et à la constitution de son gouvernement». Le Suisse a un tempérament «flegmatique» qui modère tout excès de zèle de la part de ces concitoyens. (Le Bernois Béat de Muralt fera la même remarque en 1728, mais à propos des Anglais, une nation selon lui marquée par le bon sens plutôt que par l’esprit français.) Les particularismes du système politique suisse, empreints à la fois d’un esprit de conservatisme et de progrès, fascinent de nombreux observateurs anglais, en particulier ceux qui craignent un passage trop brutal en Grande-Bretagne d’une oligarchie à une véritable démocratie. Arnold Lunn, par exemple, appelle la démocratie helvétique «la démocratie tory dont Disraeli [premier ministre conservateur entre 1868 et 1880 ] a toujours rêvé, mais qu’il n’a jamais réalisée».

Oliver Cromwell, William Pitt, Lord Palmerston, et Winston Churchill loueront tous les vertus partagées de la Suisse et de la Grande-Bretagne, en particulier cet esprit de liberté et de pragmatisme. La reine Elisabeth II en visite officielle en 1980 compare le serment du Grütli à la Magna Carta. De manière plus significative, Churchill déclare, dans un message de 1944 à son secrétaire aux Affaires étrangères Anthony Eden, que «de tous les pays neutres, la Suisse a le plus grand droit à la distinction […] Elle a été un Etat démocrate, emblématique de la liberté par la défense armée dans ses montagnes; et dans la pensée, malgré la race, elle a été largement de nos côtés.»

Cette dernière remarque indique des différences de fond entre la Grande-Bretagne et la Suisse qui deviendront de plus en plus difficiles à esquiver au XXe siècle. La visite privée de la reine Victoria au Rigi le 27 août 1868 marque en quelque sorte l’apogée des relations entre les deux nations. Tandis que la course aux sommets bat son plein, les plus belles pages en anglais sur la Suisse (Wordsworth, Byron, Ruskin) ont déjà été écrites, les plus beaux tableaux peints (Pars, Cozens, Turner). La fascination qu’ont exercée les Alpes sur John Ruskin, l’homme de génie victorien, est avant tout élégiaque, et son opinion des Suisses, inspirée de Guillaume Tell et des récits de Jeremias Gotthelf, s’amenuise d’année en année: «Je suis convaincu que chaque franc dépensé dans les Alpes a plus ou moins tendance à saper toute la grandeur particulière qui puisse exister dans le caractère suisse.»

En 1900, la Suisse compte plus de 60 lieux de culte appartenant à l’Eglise anglicane et 12 consulats britanniques. En même temps, elle se rapproche de l’Allemagne à cause de la guerre des Boers, menant comme l’a noté l’historien Neville Wylie à un refroidissement diplomatique avec la Grande Bretagne qui entraînera une plus grande méfiance vis-à-vis de notre neutralité. Cette neutralité, obtenue grâce aux bons offices d’un Britannique, finira par nuire aux relations entre la Suisse et la Grande-Bretagne, nous isolant des grandes préoccupations morales et conférant un aspect d’irréalité qui sera vivement critiqué par des auteurs tels que D. H. Lawrence ou Graham Greene.

Si certaines traditions unissant nos deux pays perdurent, par exemple la fameuse course de ski interparlementaire à Davos, la génération britannique actuelle, élevée sans avoir lu les récits de Tell, de la Famille Robinson ou même de Heidi, a tendance à mal connaître la Suisse ou, pis encore, à ne pas vouloir la connaître. Cela nous rappelle ce que Béat de Muralt a dit de ces perfides Albions dans ses Lettres sur les Anglais: «Ils ont une forte prétention pour l’excellence de leur nation […] ils ne se soucient pas fort de nous, quand ils ne nous connaissent pas, et lorsqu’ils nous connaissent, ils nous font sentir quelquefois qu’ils s’estiment plus que nous.»

* Professeur à l’Institut de langue et littérature anglaises de l’Université de Neuchâtel, auteur de «La Suisse vue par les écrivains de langue anglaise», Collection Le Savoir suisse, Lausanne, PPUR, 2009.

«De tous les pays neutres, la Suisse a le plus grand droit à la distinction»

«La Suisse est une maudite nation de brutes, égoïstes et stupides, nichée dans la plus romantique région de la terre»

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