Connaissiez-vous AppGratis avant que le service soit supprimé par Apple sur son magasin d’applications (App Store) la semaine dernière? Il y a de grandes chances que oui, si vous avez des adolescents dans votre entourage. Ceux-ci sont de grands utilisateurs de cette application gratuite qui tous les jours proposait sur l’App Store d’Apple une application normalement payante à télécharger gratuitement – un jeu un jour, un utilitaire le lendemain… Le service lancé en 2008 est rémunéré par les applications sélectionnées, qui cherchent à se faire connaître (voir sur Twitter, l’exemple du Parisien). «Ces offres commerciales peuvent doper les chiffres de téléchargements de plusieurs centaines de milliers dans certains cas, les propulsant soudainement en haut du classement des applis» explique Rue89. Pour Le Journal du Net, AppGratis était devenu un réel «faiseur de rois» dans l’App Store. «Jusque-là, tout le monde était content, raconte Jérôme Colombain, le chroniqueur numérique de France Info: les utilisateurs de faire une bonne affaire et les éditeurs d’applications de profiter d’une belle promotion moyennant le prix d’une pub. AppGratis est ce que l’on peut appeler une belle réussite à la française avec une récente levée de fonds de 10 millions d’euros et une mise en vedette au Nasdaq de New York.»

Jusqu’ici, en effet. Seulement voilà, vendredi dernier 5 avril, le service a été brutalement retiré de l’App Store. Son fondateur, Simon Dawlat, 28 ans, est mis courant du déréférencement de son application le jour même, alors qu’il arrivait au Brésil explique-t-il au Nouvel Observateur. «Apple m’avait envoyé un e-mail pour me notifier la suppression d’AppGratis de l’App Store. Et il avait essayé de m’appeler.» Raison invoquée par la firme à la pomme: les applications faisant la promotion d’autres applications, ce qui prête à confusion avec le magasin App Store. Et il n’est pas autorisé à envoyer des notifications «push» pour envoyer des publicités ou des promotions; «c’est aussi la garantie pour les utilisateurs de ne pas être dérangés par certaines pratiques», reprend Jérôme Colombain. Effondrement: c’est tout le business model de l’appli qui est soudainement refusé. «Il s’agit pour Apple d’éviter un risque de confusion ou même de concurrence avec ses propres opérations promotionnelles, et avec sa boutique officielle. Pas question de laisser se développer un circuit parallèle», reprend L’Usine Nouvelle.

«On se demande encore ce qui est le plus étrange. Qu’Apple décide de supprimer du jour au lendemain une application très populaire qui faisait vivre une quarantaine de personnes à Paris, ou qu’un éditeur soit parvenu à lever 10 millions d’euros malgré le risque évident qui pesait sur cette application», continue Numérama. «C’est dur pour AppGratis, et des sources nous disent que d’autres services similaires pourraient être touchés, explique le site spécialisé AllthingsD, mais souvenez-vous qu’Apple a déjà supprimé 86 applications de découverte d’applis, la dernière fois remontant à décembre, avec AppShopper». «On ne sait pas pourquoi Apple n’a pas supprimé d’autres applications similaires comme Ibons […]. Peut-être qu’Apple était au courant d’AppShopper et d’AppGratis parce qu’ils ont gagné énormément d’utilisateurs en un temps très court, et qu’on a beaucoup parlé d’eux sur Internet», se hasarde la Neue Zürcher Zeitung. «Le pays d’Apple, c’est pas le pays de Candy», résume Stéphane Soumier de BFM..

Le Figaro de son côté note les «incohérences» du «roi Apple […]: à peine une semaine avant la décision choc, AppGratis recevait encore un feu vert pour la mise en place de son appli sur iPad, et sa nouvelle version pour iPhone a été validée en novembre», écrit le journal, citant la note de blog du PDG d’AppGratis (en 6 langues), dans laquelle on peut lire qu’il s’est presque évanoui en apprenant la nouvelle. «Mais si vous êtes l’un des 12 millions de veinards à avoir téléchargé notre app, sachez que tous les jours, et ce, sans discontinuer, vous retrouverez le bon plan du jour. Et que les rumeurs concernant ma mort sont très exagérées» (le service est encore accessible par le Aeb, il a simplement disparu de l’App Store). Une note passionnante, qui laisse entrevoir les règles étonnantes d’un monde secret et ultraréactif.

L’affaire se passant en France, ce qui avait commencé comme une bisbille interne au monde fermé des développeurs et des éditeurs a vite pris une tournure politique: la ministre française de l’Economie numérique, Fleur Pellerin, s’est en effet fait l’avocate de la start-up en se rendant dans ses locaux hier jeudi, et en lui apportant publiquement son soutien – il faut dire que la France est le 2e producteur d’applications derrière les Etats-Unis. Le site spécialisé Clubic a filmé son intervention, d’une main un peu tremblante. Elle «vole au secours d’AppGratis, dit Rue89, les affaires de l’App Store sont-elles devenues des affaires d’Etat?» Elle entame un «bras de fer» avec Apple, pour Europe1: «Le contrôle exercé par Apple sur son système mobile lui vaut désormais les foudres du gouvernement français, écrit Le Monde. […] Après avoir jugé à plusieurs reprises l’action d’Apple «brutale», «unilatérale» et «abusive», la ministre a appelé la firme américaine à reprendre le dialogue avec l’entreprise française, sans préciser les éventuelles conséquences d’un refus.» La ministre prône une certaine «neutralité des services, un principe voulant que les services «essentiels» respectent des règles de non-discrimination des contenus». «Les cibles sont les entreprises américaines «dominantes», dont le GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), au cœur des critiques des acteurs français du numérique ces derniers mois», continue Le Monde.

«C’est un signe de la volonté toujours plus évidente de Paris de défier les pratiques des entreprises mondialisées du Net, reprend le Financial Times, et de réguler le «déséquilibre» qui existe entre les start-up et les grosses sociétés. Et le journal de citer les efforts de Paris pour que Skype s’enregistre comme un opérateur télécoms, sa position de pointe en Europe dans le conflit des éditeurs de journaux contre Google, tandis que Twitter a dû obéir à la décision de justice française lui demandant de retirer des messages antisémites. La France envisage d’appliquer le principe de la neutralité du Net à des plateformes comme l’App Store.

Mais «Apple n’a pas pour habitude de mettre sur la place publique ses intentions et décisions à venir et d’en faire part à tout ce que son écosystème compte d’éditeurs ou de fabricants. L’effet de surprise – quels que soient les contextes et les conséquences, heureuses ou douloureuses – est une caractéristique qui lui est propre», rappelle le site spécialisé iGénération. «Apple est aussi connue pour supprimer très facilement des applications qu’elle juge choquantes, rappelle le Huffington Post, ainsi, les derniers à avoir fait les frais de la pudibonderie d’Apple n’ont pas l’air très problématiques à première vue: les bandes dessinées Blake et Mortimer, Largo Winch ou encore XIII».

AppGratis doit prochainement arriver sur Android, explique Simon Dawlat au Journal du Net, «un beau levier de croissance». Il espère toujours trouver un accord sur Apple pour revenir dans l’App Store. Mais «je ne serais pas étonné qu’une véritable fronde des développeurs d’applications naisse en réaction à cet exercice, pour le moins brutal, de son pouvoir». Applications universelles, neutralité du Net: ils sont très, très nombreux, dans le monde entier, à être concernés par rebond par l’affaire AppGratis.