«Neuf mois se sont écoulés depuis qu'un chauffeur ivre a propulsé deux tonnes de mécanique teutonne contre un pilier de béton sous le pont de l'Alma. Durant cette période, une industrie est née, aussi infatigable dans son obsession sur la mort de Diana que le furent les paparazzi avec sa vie», écrivait l'autre jour Gervase Webb, le «royal» chroniqueur du Evening Standard. Ecœuré, le journaliste s'acharnait contre l'émission diffusée mercredi dernier par la chaîne privée ITV. Annoncé avec fracas par des pleines pages de pub dans la presse écrite, le programme, intitulé Diana – The Secrets Behind The Crash, promettait des révélations inédites.

«Nous n'affirmons pas que Diana a été assassinée, mais nous sortons de nouvelles informations qui mettent en cause la version selon laquelle ce n'était qu'un accident ordinaire», expliquait avant la diffusion Steve Anderson, le directeur des magazines de la chaîne. Une précaution oratoire à laquelle a répondu le lendemain l'indignation généralisée: les vrais faux scoops d'ITV manquaient sérieusement de fondement. L'émission a prétendu qu'Henri Paul, le chauffeur de la Mercedes, aurait travaillé en free-lance pour les services secrets français et que les échantillons de son sang analysés à l'occasion de l'autopsie contenaient du monoxyde de carbone en quantité anormalement élevée, ce qui laisserait planer le doute d'un empoisonnement du chauffeur à son insu. Par qui? La chaîne s'est bien gardée de le préciser, ajoutant aux «mystères entourant la mort de la princesse». Résultat de cette intox savamment orchestrée, 12 millions de téléspectateurs en prime time, soit 53% de parts de marché.

La théorie, aussi fumeuse soit-elle, de l'assassinat politique est bien entendu beaucoup plus excitante qu'un banal accident de la route provoqué par un excès d'alcool au volant. Le docu-thriller d'ITV laisse entendre que Lady Diana et Dodi al-Fayed auraient été les victimes d'un complot ourdi par le MI5, le service secret britannique, «parce qu'il était inconcevable aux yeux de certains que la plus belle femme de la chrétienté finisse par épouser le fils d'un milliardaire musulman», comme le notait hier The Observer.

Rien de nouveau sous le soleil, si ce n'est que l'émission d'ITV a largement donné la parole à Mohamed al-Fayed, père de Dodi et propriétaire des magasins Harrod's, qui s'exprimait pour la première fois publiquement depuis la mort tragique des deux tourtereaux. Pour lui, il est «certain à 99% que le couple a été victime d'un assassinat». Interrogé lui aussi, James Hewitt, un ex-amant de Diana, expliquait qu'un membre de la famille royale lui avait conseillé, voici quelques années, de «ne plus s'approcher de Lady Di». Des menaces de Buckingham Palace? «On ne peut pas dire les choses comme ça, reprit Hewitt. Mais on m'a fait comprendre que ma sécurité ne pourrait plus être garantie, que ma santé était en péril.» De là à imaginer la reine à la tête d'une armée de tueurs impitoyables…

Le lendemain, c'était au tour de Channel 4, une autre chaîne privée, de lancer son documentaire Spécial Diana dans la guerre de l'audimat. Bis repetita, l'émission avait été précédée d'une campagne publicitaire éclair précisant qu'à la vulgarité «scoopique» d'ITV ne répondraient «que des faits, rien que des faits». «La vie de la princesse de Galles a été un conte de fées, il ne faut pas que sa mort le devienne aussi», précisait Channel 4. Le second documentaire rejetait la thèse du complot et expliquait la catastrophe par l'incompétence des employés parisiens de l'Hôtel Ritz (propriété de Mohamed al-Fayed), qui n'ont pas su empêcher un alcoolique de s'asseoir sur le siège du conducteur.

On pourrait en rester là, si le service public ne s'apprêtait lui aussi à entrer dans cette sordide course à l'audience. La BBC 1 diffusera fin juin un documentaire qui évoquera Diana (sa vie, son œuvre, sa mort) du point de vue de son frère, Earl Spencer. Le documentaire de 45 minutes présentera également, en exclusivité, la minuscule île du domaine d'Althorp où Diana est enterrée, site qui sera ouvert au public très prochainement.

Quel enseignement faut-il tirer de cette pléthore d'émissions rivales, couvrant un large spectre, de l'hommage mercantile au scandale bas de gamme? «L'âge de raison avait mis fin aux superstitions des masses à la fin du Moyen Age. Il faut croire que nous entrons dans un âge de la déraison, où des millions de personnes passent leur soirée à l'écoute d'une émission basée sur l'exploitation de faux-semblants», note le sociologue George Walden. Le fantasme collectif qui entoure la mort de Lady Di a encore de beaux jours devant lui. A l'issue de la confrontation générale des témoins du drame, entendus vendredi dernier à Paris par le juge Hervé Stephan, Mohamed al-Fayed traitait Frances Shand Kydd, la mère de Diana, de «snob».

Hier, la presse britannique se déchaînait contre le richissime Egyptien. «Il prétend que la Grande-Bretagne a tué Diana. Il n'offre aucune preuve. Il insulte sa mère. ITV offre une tribune à ce monstre», titrait un quotidien au-dessus d'une photo du milliardaire, vitriolé dans un long article. Ces prochains jours, l'«affaire Diana» deviendra à n'en pas douter une «affaire Al Fayed». L'audience télévisée et les ventes de journaux ne se sont jamais aussi bien portées. Il faudrait que l'Angleterre atteigne au moins les demi-finales de la Coupe du monde et que les Spice Girls couchent d'ici là avec tous les joueurs de l'équipe pour que l'on parle, ne serait-ce qu'une journée, d'autre chose que de Diana.