Le soleil illumine les arbres du jardin de Montagu Square. Le drapeau de la confédération helvétique s’agite au gré du vent pendant qu’Hans-Rudolf Merz, bien couvert en raison du froid glacial, répond sur le perron de la résidence de l’ambassadeur aux questions d’un journaliste de télévision. Il s’élance ensuite à l’intérieur du bâtiment et grimpe une à une les marches menant à la salle de réception.

A l’image de la météo londonienne, le conseiller fédéral rayonne. «La déclaration d’aujour­d’hui nous oblige à signer un accord bilatéral sur les fortunes non déclarées en Suisse, qui contient l’introduction d’un impôt libératoire durable.» Il l’assure, cet impôt, «payé à la source», préservera «l’anonymat» des individus et «ne remettra pas en cause la notion de secret bancaire».

Après la conférence de presse, un des membres de la délégation, qui a participé aux négociations, décortiquera le déroulement des opérations: «Les banques installées en Suisse imposeront leurs clients britanniques sur leurs actifs financiers. Elles prélèveront cet impôt à la source, en le déduisant directement des revenus des actifs de leurs clients. Elles verseront ensuite la totalité des sommes prélevées à l’Etat suisse, qui la versera à son tour à l’Etat britannique.» Ainsi, ce dernier ne disposera ni du nom de ses citoyens concernés ni de leurs coordonnées bancaires.

Retour à Hans-Rudolf Merz. «Ces mesures préserveront l’atmosphère privée» qui fait partie de «la mentalité de notre pays». Cet aspect psychologique considéré comme helvétique reviendra un peu plus tard pendant la conférence de presse dans la bouche du conseiller fédéral, lorsqu’il indiquera que l’échange d’informations sur les personnes privées, en clair la levée du secret bancaire, va «à l’encontre de nos lois, de notre Constitution et de notre mentalité». Il reconnaît pourtant le chemin parcouru en quelques années. «Le secret bancaire était intouchable, puis sous une pression terrible et quotidienne […], la Suisse est finalement arrivée à la conclusion que disposer d’argent non déclaré en Suisse n’était pas admissible.» Enfin, conclut-il, le Conseil fédéral définira un mandat pour les négociations, qui devraient être entamées au début 2011, puis l’accord sera soumis au parlement et potentiellement au référendum. «Il entrera en vigueur ces prochains mois.» En échange, Londres accepte de discuter de l’accès des banques suisses à son propre marché.

L’heure des questions est venue pour la petite dizaine de journalistes suisses, américains et anglais présents autour de la table. «Je serais heureux que l’Union européenne accepte cette solution. Surtout que l’impôt libératoire durable n’est en rien novateur puisque dix-neuf pays l’emploient déjà.» Le négociateur nommé plus haut indique à son tour que d’autres pays ont déjà fait connaître leur intérêt pour une solution du même type, sans accepter de les citer.

Alors que le thé et le café viennent d’être servis, Hans-Rudolf Merz admet que «le taux d’imposition n’a pas encore été défini, il sera sujet à négociations, mais l’objectif est qu’il soit le plus proche possible du taux d’imposition local». Il fait ensuite circuler une feuille sortie de son épais dossier sur laquelle sont indiquées des formules mathématiques: une somme globale sera en effet payée par les détenteurs de compte pour régulariser leurs anciens avoirs. Là encore, le taux devra être négocié. Ces deux points s’annoncent parmi les plus bouillants des rencontres à venir: la Suisse cherchera à obtenir un taux d’imposition faible pour rester attractive vis-à-vis des investisseurs, tandis que le Royaume-Uni et l’Allemagne, l’autre pays concerné par les discussions bilatérales avec Berne, voudront fortement taxer ces sommes pour engranger des revenus. Surtout à l’heure des mesures d’austérité, annoncées la semaine dernière par le gouvernement de David Cameron.

L’ancien président de la Confédération l’admet d’ailleurs, ce timing a sans doute joué pour obtenir l’accord de Britanniques officiellement si réticents à la préservation du secret bancaire. «Je dis depuis le début de l’année au responsable allemand des Finances et à George Osborne (le nouveau chancelier de l’Echiquier) que cet impôt libératoire durable n’est qu’un instrument, mais qu’il va vous apporter de l’argent. Et cela de manière transparente et juste.» Grâce aux errements financiers britanniques, le secret bancaire s’est trouvé, à défaut d’une protection totalement imperméable, un nouveau répit.