Immobiles dans leur treillis tachés de beige et de vert, ils sont restés sur leurs chars, stoïques, écoutant trembler Tahrir au son de dizaines de milliers de voix. «Dégage!» La foule a hurlé. Les soldats n’ont pas bougé. Jeudi soir, quand Hosni Moubarak annonce qu’il reste au pouvoir tout en transférant ses pouvoirs à son vice-président Omar Souleimane au lieu de sa démission tant réclamée, la masse gronde, furieuse. «Moubarak ou nous, vous devez choisir!» Sous un quartier de lune, les soldats ne pipent mot.

Puis vendredi, dans la matinée, dans «le communiqué numéro deux» du Conseil suprême des forces armées, lu à la télévision publique par un présentateur, l’armée a annoncé qu’elle se portait garante des réformes promises par le président Hosni Moubarak, en appelant à un retour à la normale dans le pays et en mettant en garde contre toute atteinte à la sécurité de l’Egypte. Elle a aussi assuré qu’elle garantirait des «élections libres et transparentes».

Crainte du scénario dangereux

Les militaires sont entrés ouvertement en lice parce que s’est mis en place, ces derniers jours, ce qu’ils redoutaient. Un scénario dangereux, au parfum de sable sous les pavés. Pas tant la «révolution en mode 2.0», selon l’expression du blogueur Wael Ghonim, icône du soulèvement, qu’un Mai 68, version colère sur le Nil, dont tous les paramètres semblent aujourd’hui réunis. Déjà présents, les jeunes de la place Tahrir armés de leurs portables. Mais aussi les Frères musulmans dans le rôle, épouvantail. Puis l’irruption du mouvement social avec ces grèves sporadiques et mal coordonnées qui à Port-Saïd, Suez, Tanta ou au Caire ont éclaté ces derniers jours à travers le pays, faisant planer le spectre d’une grève générale.

Deux signaux clairs

Depuis des jours, l’armée laissait faire, y compris jeudi quand elle laissa passer des avocats solennels dans leurs robes noires, se dirigeant vers le palais présidentiel d’Abdine incarnation du pouvoir, même si le président n’y réside pas. Jeudi après-midi sur la place Tahrir, le général Hassan el Roueini, commandant militaire de la région du Caire, était venu annoncer aux manifestants: «Toutes vos exigences seront satisfaites aujourd’hui.» Pour la foule, le signal est clair: le président allait partir.

Peu après, la télévision nationale montrait une ribambelle d’épaules galonnées, en conciliabule. L’Egypte découvrait le Comité suprême des forces armées. Dans son «communiqué numéro un», le comité, réuni en permanence, indique qu’il «soutient les exigences légitimes du peuple». Second signal pour la population qui l’interprète comme un coup d’Etat militaire, avec mise à l’écart, au moins symbolique, du président.

A Washington, le patron de la CIA, Leon Panetta, parle devant le Congrès de la «probabilité élevée» d’une démission du raïs dans la journée. Barack Obama salue l’Histoire en marche. Tous les signaux semblaient passer au vert. Puis la douche froide du discours de Hosni Moubarak. Que s’est-il passé en ces quelques heures à la tête de l’armée?

Les analystes sont unanimes: l’armée ne veut pas entendre parler d’un départ précipité du raïs poussé par la foule. Manière de sauver l’honneur de celui qui a répété à l’antenne avoir risqué sa vie au champ de bataille pour la sauvegarde de la nation. Façon aussi de garder les rênes: lâcher le raïs, c’est donner prise à toutes les revendications.

Aux premières heures du jour, hier, c’est par SMS que les forces armées préviennent la population d’une annonce imminente. Le ton du communiqué numéro deux, dans lequel l’armée se dit garante de la mise en œuvre des réformes promises, n’est pas menaçant, et les Egyptiens sortent donc, comme prévu, dans la rue pour ce vendredi baptisé «jour de la décision».

Ambigu depuis le début de ces troubles, le rôle de l’armée n’est donc peut-être que le reflet de sa diversité: «Elle est à l’image de la population égyptienne», rappelle l’analyste Issandr el-Amrani. Une tripotée de généraux aux commandes, plutôt âgés, des jeunes officiers, au profil plus varié. C’est une grande inconnue, aux intérêts multiples, à la fois militaires, mais aussi économiques, et aux effectifs incertains, environ 500 000 hommes, dont quelques milliers affectés à la garde présidentielle, le noyau dur, fidèles parmi les fidèles du président Moubarak. Ce sont leurs chars qui stationnent désormais devant la résidence cairote du raïs, au palais Ittihadia.

L’armée… Depuis le début de la crise égyptienne, on ne voit qu’elle. Chars dans la rue et soldats fraternels. Mais au Caire, elle ne semble que cosmétique. Destinée à rassurer, mais passive: le couvre-feu n’est pas respecté, et quand les baltageyas, supplétifs barbares venus appuyer les pro-Moubarak transforment la kermesse de Tahrir en carnage, le 2 février, elle n’intervient pas, ou à peine.

«Assurer deux unités»

En revanche, dans le reste du pays, loin des caméras des témoins racontent les fouilles sévères, les contrôles, les barrages. «Elle cherche à assurer deux unités: celle du pays, pour éviter une guerre civile, en apparaissant comme une force d’interposition potentielle, mais veut protéger aussi sa propre unité», analyse un connaisseur. On l’a sentie aux commandes dès le début: c’est elle que l’on devine derrière la mise en touche de la police, symbole honni de la répression, jugée par les militaires corrompue et incapable d’avoir su contenir les prémices de l’explosion.

Mais cette armée qui croque des dattes avec la population, partage ses cigarettes au pied des tanks, et fraternise, parfois dans les larmes avec les Egyptiens de la place Tahrir, pourrait-elle, si le soulèvement débordait, se retourner contre les manifestants? Et un proche des milieux militaires de glisser, sybillin: «L’armée est conservatrice par nature. Et rien ne pourra jamais garantir à cent pour cent qu’entre deux maux, elle ne préférera pas l’injustice au désordre.»