«La gloire ne m'intéresse pas, mais c'est fun de gagner, c'est comme au foot, mais je tiens plus à réaliser un bon programme qu'à devenir une star», affirme, faussement modeste, la star montante des écrans cathodiques américains, Bill O'Reilly. Si la célébrité ne l'intéresse pas, il s'en accommode plutôt bien. Entre deux questions dans la cafétéria du studio d'enregistrement où il nous reçoit, il demande, l'air de rien, à son agent: «Mon livre est toujours en tête de la liste des best-sellers du New York Times?» Le préposé aux relations publiques acquiesce. Vérification faite, le livre est numéro deux, mais peu importe, il a bien été en tête de la dite liste pendant dix semaines.

En deux ans, ce journaliste de 51 ans peut s'enorgueillir d'avoir détrôné le roi des talk-shows d'information, Larry King, figure emblématique de CNN, avec son émission quotidienne sur Fox News, The O'Reilly Factor. Impertinent, souvent agressif voire arrogant, Bill O'Reilly s'est façonné un show autour de sa personne. Pendant une heure, il reçoit des politiciens, des célébrités, des artistes ou des sportifs pour évoquer l'actualité du jour ou de la semaine. Des interviews qui tiennent plus du pugilat que de l'entretien. Car O'Reilly cherche moins à présenter le point de vue de son interlocuteur qu'à donner le sien. Souvent assène en sentence définitive. A Patricia Ireland, la présidente de l'Association nationale des femmes, qui s'inquiétait d'un élargissement du fossé entre riches et pauvres sous l'administration Bush, il rétorque: «Vous pouvez toujours aller à Cuba, tous sont égaux, et tous sont pauvres!» Populiste? Assurément. Mais le public en redemande.

«Je crois au franc-parler, que peu de gens pratiquent en télé: ils préfèrent la diplomatie.» Il dit aussi parler au nom des petites gens, la grande masse des travailleurs, «ceux qui gagnent entre 20 000 et 80 000 dollars et ils constituent 80% de la population». Et s'il est agressif, c'est uniquement pour contrer la langue de bois et la propagande de certains interlocuteurs. «Si un invité ment, c'est clair (il tape dans ses mains), je le coupe.»

Si son style a fait exploser l'audience de Fox News qui talonne quand elle ne dépasse pas celle de CNN, il lui a aussi valu de vertes critiques dans la presse américaine. «Forcément, la plupart des journalistes sont des gauchistes, ils n'ont pas supporté que je critique l'administration Clinton, totalement corrompue. Souvent la presse américaine n'est pas honnête», explique-t-il avec un aplomb stupéfiant. A ceux qui l'accusent de servir de porte-parole à la droite conservatrice, il rétorque qu'il est un indépendant. Même s'il était inscrit jusqu'en décembre sur un registre d'électeurs républicains. «Je suis contre la peine de mort, est-ce conservateur? Je suis pour une régulation des armes à feu, est-ce encore conservateur?» Et quand on lui reproche d'avoir politisé l'info, il répond qu'il est «la page éditoriale de la chaîne. Il y a bien des éditos dans les pages du New York Times non?»

Audience en hausse de 200%

Ce ne sont pas les directeurs de Fox News, filiale de News Corporation détenue à hauteur de 30% par le magnat conservateur de la presse, l'Australien Rupert Murdoch, qui se plaindront de l'ego démesuré de leur présentateur vedette. Ce sont des personnalités comme O'Reilly et des shows plus proches de l'infospectacle que de l'information qui leur ont permis en moins de cinq ans d'existence de damer le pion à CNN. En un an, l'audience de Fox News a augmenté de 200%. Et la chaîne commence à générer du profit. Ses dirigeants rejettent mollement les accusations de parti pris politique et de personnalisation de l'information. Leur formule marche. Pour preuve? CNN/USA vient de remanier de fonds en comble sa grille de programmes aux heures de grande écoute. Balayées les émissions de reportage et d'information au profit de débats télévisés centrés autour d'une ou deux personnalités.

Bill O'Reilly aurait même été approché par la doyenne des chaînes info. Il ne souhaite pas commenter. «C'était des conversations privées, mais quand vous avez les plus hauts taux d'écoute, on vous veut», lâche-t-il fort peu sibyllin. Il a préféré reconduire son contrat pour six ans chez Fox pour une somme que l'on dit mirifique mais non confirmée par la chaîne, de l'ordre de 4 millions de dollars par an. La raison de son choix? «J'aurai plus de liberté chez Fox que dans n'importe quelle autre boîte.» Et il se réjouit déjà à l'idée, dans l'émission suivant l'interview, de réclamer la tête d'Alan Greenspan, le président de la Réserve fédérale américaine. «C'est mon style, la confrontation, vous en connaissez d'autres qui oseraient dire ça à la télé?»