Sur les réseaux

L’art médiéval assimilé à de la pornographie

Facebook a fermé le compte du critique Jerry Saltz. Il y postait des images du Moyen Age et de l’Antiquité jugées inacceptables. Mais par qui?

Jerry Saltz, c’est le nom d’un des plus célèbres critiques d’art américains. Plume redoutée du New York Magazine, trois fois nominé au Prix Pulitzer, il enseigne également dans plusieurs universités. Cet homme de 64 ans, pop d’esprit et qui ne déteste pas se mettre en scène, a très tôt investi les réseaux sociaux pour sortir l’art de son circuit académique, en faire un objet d’échange et de discussions. Plus de 143 000 personnes le suivent régulièrement sur ses comptes ­Facebook et Instagram, où il poste quotidiennement des illustrations médiévales et de l’Antiquité, où le corps est tout à la fois objet de désirs, de tortures et soumis à ses besoins les plus triviaux.

Or, le 4 mars, ses fidèles découvrent une page FB muette. Ils s’en plaignent et trouvent la réponse à leur désappointement sur les comptes Twitter et Instagram de leur idole: «A tous les membres de la police des mœurs qui se sont plaints à Facebook de la teneur «sexiste», «abusive» et «misogyne» de mes vignettes médiévales: bravo! Vous avez réussi à m’évincer de Facebook.» Son compte a été rouvert depuis. Quelque temps auparavant, le même fustigeait le monde de l’art de plus en plus frileux, «en passe de devenir l’un des domaines les plus policés de la culture contemporaine».

L’affaire, rapportée par Les Inrockuptibles et Le Figaro, suscite de nombreux commentaires. Un internaute du quotidien français déplore par exemple l’absence de contexte de ces images et s’interroge sur l’intention de Jerry Saltz: «Veut-il prouver que la pornographie a toujours existé? Mais ça, personne n’en doute, alors quoi?»

Un autre ose l’audacieux parallèle entre la mise à sac du musée de Mossoul par Daech et la censure opérée sur les œuvres par ­Facebook. Un autre encore se demande si, au nom de l’histoire, on considérera dans 100 ans les vidéos de Clara Morgane comme des documents historiques. Enfin, plusieurs intervenants se demandent qui décide qu’une image relève de l’art?

En tout cas pas Facebook, qui interdit toute publication de nus – y compris les seins – artistiques ou pas. Par cette clause censée être connue par les 1,3 milliard d’usagers, la plateforme refuse de faire la différence entre art et pornographie: un nu est un nu. Mais il ne traque pas les contrevenants pour autant. «Facebook ne cherche pas proactivement les contenus problématiques. Toutes les ­actions de modération sont effectuées après qu’un contenu a été signalé par un utilisateur comme litigieux», dit son avocate, Monika Bickert. La censure est donc opérée par les usagers eux-mêmes, et non par un algorithme, sauf dans deux cas: la pédopornographie et la lutte contre le terrorisme.

Si l’affaire Jerry Saltz est venue jusqu’à nous, c’est parce qu’elle fait écho à une autre, vécue comme une aberration nationale: la censure du tableau de Courbet L’Origine du monde, œuvre inscrite au patrimoine et fleuron du Musée d’Orsay.

La première interdiction remonte à février 2011 quand un artiste danois a été temporairement exclu de Facebook pour avoir posté le célèbre nu. Son compte a été réactivé quand il a «regretté son geste» fait «par mégarde», car «ignorant les règles».

Deux mois plus tard, rebelote, mais en France cette fois-ci, où un instituteur recommandait le documentaire d’Arte sur l’histoire rocambolesque du fameux tableau, en l’illustrant. Mais au lieu de faire profil bas, le Français a déposé une assignation devant le Tribunal de grande instance de Paris pour atteinte à la liberté d’expression et préjudice moral (la suspension de son compte l’a fait passer pour un déviant). L’assignation visait aussi à rendre «abusive» une clause du contrat d’adhésion à FB prévoyant qu’un litige ne devait être résolu que devant un tribunal américain.

Bonne nouvelle, il y a dix jours, le 5 mars 2015, le Tribunal de grande instance reconnaissait que Facebook pouvait être jugé en France. La décision est historique et va faire jurisprudence. «David a gagné contre Goliath!» s’est réjoui l’avocat, tandis que Facebook, un peu penaud, annonçait que les «standards de la communauté avaient évolué depuis 2011 et que la publication de contenus artistiques était désormais acceptée, sauf les photographies de nus».

Décidément, L’Origine du monde n’en a pas fini de ses sortilèges.