Le 31 décembre, Hande Asik a fait un voeu: voir augmenter l’audience de la plage consacrée à la politique étrangère qu’elle présente au journal du soir de la chaîne CNNTürk. A ce moment là, les manifestations en Tunisie n’avaient pas encore réveillé l’intérêt en général assez faible du public turc pour ce qui se passe en dehors des frontières nationales. Deux semaines plus tard, le président Ben Ali quittait la scène par une porte dérobée, l’Egypte s’enflammait à son tour. Aujourd’hui, l’audience de Hande Asik a doublé, tandis que celle du journal télévisé dans la chaîne généraliste parente Kanal D gagnait 20%.

Deux facteurs expliquent cet engouement pour Mehmet Ali Birant, directeur de CNNTürk et présentateur vedette du journal de Kanal D. L’embrasement de la Libye a mis directement en danger quelque 25000 expatriés turcs dont les vicissitudes font régulièrement l’ouverture des journaux télévisés – c’est l’aspect concret. Et, sur un plan plus immatériel, c’est avec fierté que les Turcs suivent l’éclosion du printemps arabe.

« Nous sommes fiers de notre démocratie. Elle a ses défauts mais elle fonctionne. Nous en sommes passés par ce que connaissent les Egyptiens aujourd’hui – après tout, Ataturc était un dictateur. Pendant des décennies, l’armée a limité nos libertés sous prétexte de faire barrage à l’islam politique, comme l’a fait Mubarak. Et aujourd’hui, cela fait huit ans que l’islam politique est au pouvoir et c’est un pouvoir démocratique. Grâce à la démocratie, nous avons fait la paix avec l’islam. »

Ce modèle, encore très débattu a l’intérieur où une partie de l’opinion craint toujours un démembrement rampant de la laïcité peut-il inspirer les peuples arabes en révolte contre leurs dictateurs? Le sujet a fait l’objet d’innombrables débats sur les deux chaînes depuis le début de l’année. Mehmet Ali Birant récuse le concept de modèle: « Ce n’est pas à nous de dire aux autres ce qu’ils doivent faire et chacun doit définir sa voie. Mais les Egyptiens voyageaient beaucoup en Turquie. Il n’est pas exclu que certains se soient dit: « Regardez ces gars: ils sont musulmans comme nous, mais ils vivent en démocratie, ils ont une économie qui fonctionne, ils ont fait acte de candidature auprès de l’Union européenne. Pourquoi est-ce que nous devrions continuer de supporter une dictature? »

En attendant, note-t-il, la Turquie est devenue un élément central du jeu moyen-oriental. Un « soft power » dont elle devra savoir jouer avec discrétion et souplesse. Et qui, avant de prévisibles retombées politiques et économiques, suscite un intérêt inédit pour le monde arabe. Où les Turcs peuvent compter sur un sentiment de fraternité à peine écorné par les souvenirs mitigés de l’Empire ottoman.

Les expatriés turcs arrivés en début de semaine dernière à Marmaris sur un bateau affrêté par le gouvernement racontent en écrasante majorité avoir été aidés et protégés dans leur exode par les Libyens. Beaucoup ont d’ailleurs rapporté de saisissantes images, filmées sur des téléphones portables et fièrement diffusées par Kanal D avec la mention « caméra turque ».

Cem Tekel, grand reporter à Kanal D, revient de Libye où il était allé pour enquêter sur les conditions de la mort de Yunus Emre çelik, 27 ans, abattu par un sniper, la première victime turque identifiée du soulèvement, dont toutes les chaînes ont interviewé les parents éplorés.

Ce 25 février au soir, il sera sur le plateau pour commenter l’interview accordée à un autre journaliste vedette, Cüneyt Özdemir, par Seif al Islam, le membre le plus présentable de la famille Kadhafi. Cela promet d’être surréaliste, s’amuse Süyleman Sarilar directeur de la rédaction de Kanal D: «à un journaliste arabe convoqué juste avant, il assure que tous les journalistes sont bienvenus en Libye pour constater que tout s’y passe bien ». Cem Tekel racontera autre chose: avec son cameraman et un envoyé du quotidien Hürriyet, il a été arrêté par les services secrets libyens. Il parle sans fausse honte de la peur qu’il a éprouvée, yeux bandés, mains liées, entouré d’hommes parlant dans une langue qu’il ne maîtrise pas et de bruits de chargeur. « En Georgie, en Irak, je m’étais déjà retrouvé en face d’armes braquées mais c’est autre chose. J’ai fait mes prières. »

De l’actualité vivante, donc, pour parler du printemps arabe. Mais l’actualité internationale a une autre vedette: Nicolas Sarkozy, en visite officielle à Ankara. Il fera l’ouverture sur CNN Türk, et assurera sur Kanal D, dont le journal commence à 18 h. 45, la transition de 19 heures où l’audience globale atteint un pic.

A sa manière, Nicolas Sarkozy est un personnage en Turquie. Il figure avec Angela Merkel dans le camp honni de ceux qui ont exprimé sans ambiguïté leur hostilité à l’entrée du pays dans l’UE. Sa venue au moment où l’Europe est à la peine tandis que la Turquie se découvre un nouveau destin moyen-oriental a des saveurs de revanche. Dont on perçoit les échos dans l’analyse de Mehmet Ali Birant: « Il faut que l’Europe cesse de dire aux autres pays ce qu’est la démocratie. Les régimes qu’elle a soutenus visaient exclusivement à garantir deux choses: son approvisionnement en pétrole et la tranquillité d’Israël. L’approvisionnement en pétrole n’est pas menacé: il faut bien le vendre à quelqu’un. Pour Israël, ce sera plus dur: la politique menée par Netanyahu est condamnée. Il faudra en changer. »

Et la démocratie arabe? Il faudra du temps, estime-t-il. Dans un premier temps, c’est inévitable: les Talibans reprendront l’Afghanistan, les Frères musulmans régneront en Egypte et le Hezbollah au Liban. Au moins, eux auront l’approbation de leurs peuples.

Hande Asik est plus optimiste. « En tant que jeune trentenaire », elle relève que les manifestants qui sont entrain de renverser les dictatures moyen-orientales ont un avantage décisif sur ceux qui les ont précédés. « Avant, on n’avait le choix qu’entre la voix de la télévision gouvernementale et celle de la mosquée. Eux ont accès à l’information mondiale par internet. Cela change beaucoup de choses. »

Sans compter Al Jazeera, qui a en quelque sorte orchestré la révolte en feuilletonnant le spectacle de la place Tahrir. Recep Tayyip Erdogan a eu sa part de ce spectacle, avec un discours diffusé sur écran géant devant des milliers de manifestants. Et quoi qu’il en soit de l’avenir démocratique du printemps arabe, le 1er ministre turc se taille à ce stade une stature de porte drapeau au Proche-Orient d’une démocratie sans concession envers Israël qui le renforce sur le plan intérieur au moment où il s’apprête à affronter en juillet l’épreuve des urnes.