Les leçons de la migration Europe - Etats-Unis

Les migrations internationales sont l’un des grands phénomènes qui façonnent nos sociétés. Les flux migratoires mondiaux sont en constante progression depuis les années 1960. Selon le Département des affaires économiques et sociales des Nations unies, 232 millions de personnes vivaient l’an dernier dans un pays autre que leur pays de naissance, soit 3,2% de la population mondiale. Dans le même temps, les mouvements migratoires sont devenus plus complexes. De nombreux pays sont à la fois des terres d’émigration et d’immigration. Les déterminants, la composition et les dynamiques des mouvements migratoires sont de plus en plus hétérogènes, avec pour conséquence, tant pour les pays d’origine que pour les pays hôtes, un état de flux constant.

Dans de nombreux pays, les questions liées aux migrations internationales sont au cœur des débats politiques. Ces débats portent souvent sur les critères d’entrée et les politiques d’emploi et de protection sociale. Plusieurs pays d’accueil cherchent à maîtriser l’immigration pour stimuler l’innovation et la croissance. De leur côté, les pays d’origine, préoccupés par la fuite des cerveaux, tentent d’attirer les transferts de fonds, et même les talents.

Des recherches récentes laissent à penser qu’un retour à l’époque de la libre circulation de la main-d’œuvre, comme au XIXe siècle, pourrait potentiellement contribuer davantage au bien-être mondial que de nouvelles mesures de libéralisation du commerce 1. Une étude a par exemple estimé qu’une augmentation de 3% seulement des flux migratoires de main-d’œuvre permettrait de réaliser 50% des gains liés à une libéralisation complète des échanges commerciaux 2. Une autre étude démontre que la suppression de tous les obstacles à la migration entre les pays de l’OCDE et les pays non OCDE provoquerait une croissance de la production mondiale comprise entre 92 et 172% 3.

La dernière période de libre circulation de la main-d’œuvre remonte à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Il est peu probable, au plan politique, que le monde renoue de sitôt avec les libres flux de travailleurs, mais l’étude de cette période nous fournit des perspectives intéressantes à un moment où les décideurs politiques tentent de relever les défis et de concrétiser les promesses d’aujourd’hui. Les recherches menées conjointement avec mes collègues Oriana Bandiera, de la London School of Economics, et Imran Rasul, de l’University College London, sur ce qui a sans doute constitué le plus grand mouvement migratoire volontaire de l’histoire moderne – le phénomène migratoire entre l’Europe et les Etats-Unis entre 1880 et 1920 – ont montré qu’il était bien plus circulaire que ne voudraient le faire croire les livres d’histoire. Nous parlons ici des flux migratoires massifs dont Ellis Island à New York est l’emblème. Contrairement à ce que pourraient laisser penser l’imagerie populaire ou des recherches antérieures, nous avons découvert qu’une proportion bien plus importante qu’on ne le pensait d’émigrés est retournée en Europe. Cette nouvelle perspective est cruciale, parce que la durée du séjour des émigrants est un facteur important pour déterminer leur influence, à la fois sur le pays d’origine et sur le pays d’accueil. Pour les Etats-Unis en particulier, près de 100 millions de citoyens, ou près d’un tiers de la population actuelle, sont des descendants des émigrants arrivés à Ellis Island. Rendre plus précisément compte de cette génération d’origine est essentielle pour comprendre comment cette vague migratoire a façonné les Etats-Unis, qui restent par ailleurs l’archétype d’une nation d’immigrants. Sa population née à l’étranger – 40 millions de personnes en 2010, ou 12,9% du total – est le plus grand nombre absolu d’immigrants dans le monde (recensement des Etats-Unis, 2010).

Mes collègues et moi-même, dans une étude publiée dans le Journal of Development Economics 4 , avons estimé les flux d’entrée et de sortie en consultant une source de données qui n’avait jamais été utilisée auparavant pour des recherches: les documents administratifs concernant les 24 millions d’émigrants arrivés à Ellis Island, le principal port d’entrée des Etats-Unis entre 1892 et 1924, date à laquelle une loi établissant des quotas plus stricts transféra la prise en charge des demandes d’immigration aux consulats américains des pays d’origine. Les documents qui nous ont été transmis comprenaient une liste complète des passagers pour chaque navire, avec des renseignements détaillés sur chacun d’entre eux. Nous avons associé ces estimations de flux avec la proportion de la population née à l’étranger relevée dans plusieurs recensements successifs, et comparé les deux. Notre analyse a réfuté les idées reçues sur deux fronts. Nous avons découvert que le nombre d’arrivées était 18% plus élevé que les chiffres des statistiques officielles entre 1900 et 1910, et presque 50% plus élevé entre 1910 et 1920. Nous avons aussi estimé que le taux de retour implicite vers l’Europe était de deux à trois fois plus important que celui mentionné par les statistiques officielles.

Des flux transatlantiques aussi vastes soulèvent des questions fondamentales, notamment celles de leur impact sur les institutions ­politiques, économiques et juri­diques, à la fois européennes et américaines. Et comment la modification de la composition démographique a-t-elle influé sur les préférences politiques ou la demande en biens publics, des deux côtés de l’océan? Comment ces flux ont-ils façonné les marchés du travail? Ces questions fondamentales restent pertinentes aujourd’hui, concernant les grands mouvements migratoires. Nous ne savons pas grand-chose par exemple des effets qu’ont les migrants sur les pays à faibles revenus lors de leur retour chez eux, en partie parce que peu de gouvernements compilent des informations sur les individus au départ.

De façon plus générale, des données irréfutables, cohérentes et détaillées sur les conséquences des flux migratoires à grande échelle font encore défaut, obligeant les décideurs politiques à naviguer à vue.

Martina Viarengo est professeur assistant d’économie internationale à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) et membre associé du Center for International Development de la Harvard University.

©The Graduate Institute, Geneva Cet article, traduit par Julia Gallin, a été publié dans «Globe», la revue de l’IHEID

Notes1. Rodrik, D., 2005. «Feasible Globalizations». In: Weinstein, M. (Ed.), «Globalization: What’s New?» New York, NY: Columbia University Press.2. Winters, L.A., Walmsley, T.L., Wang, Z.K., Grynberg, R., 2003. «Liberalising Temporary Movement of Natural Persons: An Agenda for the Development Round». World Economy 26: 1137 – 1161.3. Klein, P., Ventura, G., 2009. «Productivity Differences and the Dynamic Effects of Labor Movements». Journal of Monetary Economics 56: 1059 – 1073.4. Viarengo M. (joint with O. Bandiera and I. Rasul) (2013), «The Making of Modern America: Migratory Flows in the Age of Mass Migration», Journal of Development Economics, Vol. 102, May, pp. 23-47.

La durée du séjour des émigrants est un facteur important pour déterminer leur influence sur leur pays d’accueil