«Je voulais montrer la famille russe aux prises avec une période de transition instable, entre les années 2003 et 2006. Souvent, les chefs de famille étaient incapables de définir leur réelle identité professionnelle. Beaucoup d’entre eux étaient des universitaires qui en étaient réduits à avoir des occupations de gardiens. Malgré tout, ils avaient créé des familles parfois nombreuses, en prenant leurs responsabilités dans ces moments difficiles. Pour moi, ils marquaient l’apparition d’un type sociologique nouveau. L’art, la littérature et le cinéma en Russie n’arrêtent pas de nous montrer des héros. Mais les vrais héros des temps modernes, ce sont eux.»

Voilà comment le photographe moscovite Vladimir Mishukov expliquait, l’autre jour à l’Espace Arlaud de Lausanne, la longue démarche documentaire qui a abouti aux 78 portraits de la série «Le culte de la famille». Vladimir Mishukov est parti du constat que le genre du portrait de famille n’existe plus vraiment dans son pays. Comme partout ailleurs, les Russes prennent leurs propres photos de famille, désormais numériques. Ils ne se rendent plus dans les studios des professionnels pour le rituel solennel du portrait de groupe, une image-mémoire destinée à durer, à passer de génération en génération.

Cette tradition photographique était en revanche très forte il y a un siècle en Russie, notamment grâce à des Suisses romands (les dynasties Boissonnas et de Jongh ou encore Germaine Martin) qui avaient ouvert des studios réputés à Moscou et à Saint-Pétersbourg.

Photographe pour le cinéma (il a collaboré à Le Retour d’Andrey Zvyagintsev, signant les images finales du film) et pour des magazines (Ogonyok, Elle, Premier, Vogue, GQ), Vladimir Mishukov a procédé de manière simple. Lui-même père de famille nombreuse, il a commencé par s’adresser à ses amis, puis aux amis de ses amis, procédant par cercles toujours plus larges dans la région de Moscou. Il a essuyé beaucoup de refus, mais tout de même réussi à convaincre presque 80 familles de poser pour lui. Parents et enfants étaient libres de poser comme ils l’entendaient, où ils voulaient dans leur appartement, avec les habits de leurs choix. Vladimir Mishukov posait ensuite son pesant appareil à trépied bien en face de la famille, lui demandant de regarder droit dans l’objectif. La lumière était soit naturelle soit celle de l’habitation. Tout le monde se tenait rigoureusement immobile, à l’ancienne, d’autant plus que le temps de pose de l’appareil était plutôt long. Pour se démarquer de la photographie numérique actuelle en couleurs, et rendre hommage à l’ancienne tradition du portrait d’antan, le photographe a opté pour du noir et blanc.

Vladimir Mishukov était à la recherche d’archétypes: la famille du militaire, du boucher, de l’architecte, de l’artiste, du policier, du banquier. Certains d’entre eux posaient effectivement en uniforme, mais ils étaient rares. En réalité, comme le constate Mishukov, il est difficile d’identifier dans sa galerie les différents types sociaux: beaucoup de Moscovites posent en training, en chaussettes, en pyjama, en habits décontractés. La démarche se distingue dès lors de celle, célèbre, du photographe August Sander: celui-ci avait composé entre-deux-guerres un portrait générique des Allemands, chacun posant dans l’uniforme de sa fonction et de son rang.

Dans les photographies de Mishukov, le regard documentaire opère à d’autres niveaux. Comme le repérage des traces de l’époque soviétique dans les intérieurs, les ameublements, les trophées, la décoration, la surcharge des habitations souvent réduites à une ou deux pièces, l’aisance si contemporaine des enfants devant l’objectif, la fierté du chef de famille, l’assurance de la mère. Parfois, le cadre déborde presque de personnages, tant les familles peuvent être nombreuses et multigénérationnelles. Le point de vue est si frontal, si direct, qu’au bout d’un moment le visiteur de l’exposition en vient à se demander qui regarde qui.

Le culte de la famille, Vladimir Mishukov, Espace Arlaud, place de la Riponne 2 bis, Lausanne, jusqu’au 14 mars. Infos: www.elysee.ch