PRESSE

L'esprit de «Marianne» investit «L'Evénement du Jeudi», en plus cultivé

Le journaliste Jean-François Kahn a récupéré le titre qu'il avait créé dans les années 80. Il le repositionne dans un créneau polémiste et «anti-pensée unique»: le pendant culturel de son autre journal, «Marianne»

Rouge, blanc et bleu, la maquette du nouvel Evénement du Jeudi (EdJ) ne passe pas inaperçue dans les kiosques, où le premier numéro de l'hebdomadaire relooké et repensé est arrivé ce matin. L'EdJ est désormais consacré à la culture et à l'art de vivre, et non plus à l'actualité générale. Pour séduire, ses concepteurs lui ont donné les mêmes armes que Marianne, la volonté de se présenter comme le média qui dérange.

Jusqu'à peu, les prévisions les plus noires planaient sur le titre, détenu en majorité par le groupe Hachette-Filipacchi depuis 1998, avec Georges-Marc Benamou comme rédacteur en chef. Les premières inquiétudes par rapport à son avenir sont nées l'été dernier. Six mois avant, l'EdJ avait pourtant fait peau neuve en lançant une nouvelle formule. Mais il restait dans les chiffres rouges. Georges-Marc Benamou n'avait pas su convaincre et devait affronter le mécontentement grandissant de sa rédaction. Son journal de débat, libéral et libertaire, perdait de l'argent depuis deux ans.

La presse parisienne commençait à prendre des paris sur la disparition de l'hebdomadaire. C'est alors que Lagardère s'est tourné vers Jean-François Kahn, qui avait lancé L'Evénement au début des années 80, avant de créer et devenir le rédacteur en chef de Marianne en 1997. Six semaines après la cession officielle du titre, le nouvel EdJ paraît. Kahn ne devrait plus intervenir dans la conduite du journal, dirigée par un de ses proches, Maurice Szafran.

Qu'y a-t-il de nouveau dans L'Evénément? D'abord, ce n'est donc plus un «news magazine» comme L'Express ou Le Nouvel Observateur. Logique, puisqu'il n'était pas question de concurrencer Marianne. Les deux magazines sont d'ailleurs censés se compléter, des offres d'abonnements couplés vont être bientôt proposées. On trouve dans L'Evénement la même volonté de polémiquer, de jouer les trublions, le même amour des titres racoleurs. La une du magazine, qui présente pêle-mêle une dizaine de sujets, laisse une large place aux formules chocs, les «photos inconnues» de Marilyn, le «texte interdit» sur la mort de Mitterrand, évidemment «inédit».

Voulant délibérément, dès le premier numéro, jeter un pavé dans la mare, l'équipe de rédaction a conçu un dossier (sous-titré: «Non, le protectionnisme n'est pas la solution») fustigeant la notion d'exception culturelle et accusant la culture française d'être trop protégée, trop subventionnée et «confite dans sa forteresse élitiste». Sans craindre la contradiction, Jean-François Kahn a estimé hier en conférence de presse que l'EdJ est un magazine «haut de gamme tout en s'adressant au public le plus large possible» et ne sera pas forcément la prolongation idéologique de Marianne. Les deux magazines ont des rédactions autonomes, des sociétés financièrement séparées. «L'Evénement du Jeudi traitera les sujets que Marianne ne traite pas, a-t-il expliqué. Sur ce créneau, je ne vois que Télérama et les Inrockuptibles, et nous ne serons pas en concurrence avec eux.» Avec comme objectif de vente 110 000 exemplaires et 9 à 10 pages de pub par numéro, il espère sortir des chiffres rouges dans un an, en comptant sur un investissement de 40 millions de francs, assurés majoritairement par Marianne Finance (société créée par Kahn et Szafran) et par les autres actionnaires de Marianne. Le personnel est constitué au total d'une quarantaine de personnes, dont trente-quatre journalistes, contre plus de soixante avant. Vingt-trois personnes sont parties en profitant de la clause de cession. Jean-François Kahn est content: il a réussi à sauver le titre et des emplois.

Au siège de la rédaction de L'Evénement du Jeudi, l'heure n'est pourtant pas forcément à l'euphorie. On critique la façon dont l'équipe venue de Marianne a pris les choses en main, dans l'urgence et sans projet précis. On rappelle que parmi ceux qui sont partis, plusieurs ont été poussés vers la sortie. «La nouvelle équipe de direction s'est montrée extrêmement dirigiste, explique un journaliste sur le départ. Ce magazine n'est pas le fruit d'un travail collectif. Ils ont tout décidé seuls.» Pour lui, le nouvel EdJ n'est pas vraiment viable. «En fait de nouveauté, je ne vois qu'un empilement de rubriques que l'on trouve partout. Alors qu'il y avait de la place pour lancer un vrai «news magazine» original.» Selon lui, ce changement de vocation de l'EdJ n'est qu'un tour de passe-passe, une façon de faire passer en douceur la disparition effective d'un titre.

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