Rien ne se fige jamais. Ni la collection d’art de Jean-Claude Gandur, ni le groupe Addax & Oryx, qu’il a créé et qui a fait de lui un des très riches Suisses – fortune estimée à plus de 2 milliards de francs. L’addax et l’oryx sont des antilopes toujours en alerte face à un environnement imprévisible.

Sa famille maternelle – des Bokha­noff, qui possédaient les docks d’Odessa – a fui trois révolutions: la russe, celles d’Atatürk en Turquie et de Nasser en Egypte. Sa famille paternelle, qui a créé entre autres le Musée d’archéologie d’Alexandrie, en Egypte, a dû plier bagage en 1961. Le jeune garçon, qui aurait pu devenir un fils à papa, s’est retrouvé au collège de Château-d’Œx, sa chambre tapissée de cartes postales de Rembrandt, Mondrian, Segantini. La passion de l’art, déjà.

Après une thèse inachevée sur «Marie, fille d’Isis» qui explore les passerelles entre religions, Jean-Claude Gandur décroche en 1976 son premier emploi dans la filiale zougoise du négociant en matières premières Philipp Brothers – pour six mois, pense-t-il. Il y passera huit ans et ne quittera plus le monde du négoce, qui est celui de ses ancêtres.

En 1987, il hypothèque sa maison «jusqu’à la dernière tuile» et réunit 6 millions de francs avec trois associés pour créer sa société. La banque BNP fait confiance au quatuor et lui ouvre une ligne de crédit de 40 millions pour une première affaire au Nigeria. C’est un succès, les créanciers sont remboursés en un an, avec un dividende de 10%.

Très vite, Gandur fait sienne la devise «acheter au son du canon, vendre au son du clairon». Quand d’autres désespèrent de l’Afrique, il y multiplie les voyages, y lie des amitiés dont certaines perdurent aujourd’hui. En 1998, sa société rachète quatre concessions nigérianes à l’américain Ashland pour 13 millions de dollars (le baril en vaut alors huit). Ashland n’a plus investi depuis des années et n’en produit que 8000 par jour. Ces concessions sont un des morceaux de roi qu’Addax & Oryx revendra en 2009 au chinois Sinopec pour… 8 milliards de dollars.

Créer, bâtir, vendre

Autre beau morceau – et autre zone à hauts risques –, les champs pétroliers au Kurdistan, qu’il a achetés pour 200 millions de dollars au groupe turc Genel. Son président Mehmet Sepil hésitait à vendre. «Vous êtes beaucoup plus riche que moi, lui lance Jean-Claude Gandur lors d’un repas en tête à tête au bord du Bosphore, mais il y a une chose que je connais mieux que vous: le pétrole. Vous avez trois façons de vous faire manger. Soit Shell vous signe un chèque, soit vous en signez un à Halliburton qui extraira le brut pour vous, au prix fort. Ou alors vous marchez avec nous.» Le culot paie, marché conclu.

«Nous créons, nous bâtissons, nous vendons», résume le président du groupe Addax & Oryx (AOG). En 2009, il a fait sensation dans le monde de l’or noir en vendant à Sinopec ses activités d’exploitation (plus de 140 000 barils/jour) et d’exploration pétrolières. «Nous étions arrivés à la conclusion que nous ne pouvions continuer à faire grandir Addax Petroleum de la même manière, vu l’effet de dilution des gros investissements nécessaires sur le capital.»

A 60 ans, Jean-Claude Gandur ne se met pas pour autant en préretraite, au contraire. Il a créé fin 2009 un fonds d’investissement de 500 millions de francs sur l’énergie et s’apprête à en tripler le capital en collaboration avec une banque genevoise.

Son groupe, qui emploie 200 personnes à Genève et plus de 1000 dans une trentaine de pays, surtout africains, reste actif dans quatre domaines: le négoce de pétrole (y compris le stockage); les mines d’or, via la société Axmin; la production de bioéthanol, où un premier projet en Sierra Leone pourrait être suivi d’autres, pour atteindre une production annuelle de un demi-million de tonnes; la distribution de gaz enfin.

Dans ce dernier secteur, AOG a montré une fois de plus son esprit pionnier en créant de toutes pièces un réseau local au Bénin, où les ventes ont déjà été multipliées par vingt, et en Tanzanie. «L’Afrique a un énorme besoin d’infrastructures, il y a beaucoup de projets énergétiques intéressants, dit-Jean-Claude Gandur. Par ailleurs, le gaz en bonbonnes est un produit populaire qui permet de freiner la déforestation.»

Qui dit Afrique dit aussi corruption. «Addax Petroleum n’a jamais payé de pots-de-vin», affirme Jean-Claude Gandur. Parmi ses relations figurent pourtant des personnalités sulfureuses, comme l’homme d’affaires nigérian Emeka Offor ou Dan Etete, ex-ministre du Pétrole du dictateur Sani Abacha, condamné en France l’an dernier pour blanchiment aggravé.

La rente, cet anesthésiant

En 2001, deux cadres d’Addax Petroleum, dont le responsable pour le Nigeria, ont été condamnés à Genève pour avoir aidé le clan Abacha à transférer des fonds pillés. La société elle-même n’a pas été accusée. En 2006, son nom apparaît dans un processus opaque d’attribution de concessions au Nigeria; là encore, pas de poursuites. «Les contrôleurs examinent chaque ligne de nos comptes, nous sommes surveillés par les marchés, c’est le meilleur des garants», dit Jean-Claude Gandur. Sa fortune suscite d’autres curiosités, d’autant plus que le patron du groupe Addax & Oryx a son domicile légal à Londres. «Il n’en paie pas moins d’importants impôts personnels à Genève, où il fait partie du 0,5% de contribuables qui assurent les plus fortes recettes fiscales», répond par anticipation son service de communication récemment créé.

Jean-Claude Gandur a en effet un nouveau défi à relever: gérer sa visibilité. Grandi dans le monde discret du pétrole, il doit aujour­d’hui répondre à ceux qui craignent qu’Addax Bioenergy affame les paysans africains, ou s’insérer dans le réseau des mécènes genevois – plus feutré encore que celui du négoce. L’intéressé se fend d’un large sourire, désignant d’un geste large sa porte-parole Marie-Gabrielle Cajoly. Il a toujours su s’entourer des compétences néces­saires.

«Seule l’excellence s’impose au final», dit-il. L’argent de la rente, lui, endort. «Si les Rockefeller sont devenus rares, c’est parce que les revenus assurés aux jeunes biens nés anesthésient les vocations», philosophe Jean-Claude Gandur. Sa fondation de famille (il a un fils adoptif) paiera l’éducation des générations futures, sans plus.

L’argent doit fertiliser. Outre la collection prêtée au Musée d’art et d’histoire, le sien finance notamment la Fondation Addax Petroleum, qui soutient 22 projets de développement africains pour un montant total de 3 millions de francs.

Une troisième fondation est en gestation. «J’ai longtemps erré sur ses buts, dit Jean-Claude Gandur, un instant songeur. Nous avons finalement décidé de la centrer sur l’intégration des étrangers.» Une façon de rendre aux autres ce que le canton de Vaud a offert au jeune exilé égyptien devenu citoyen suisse.