Edités depuis 1996 par la Société neuchâteloise de presse (SNP), conçus par une unique rédaction, L'Express et L'Impartial sont devenus des sosies, le premier ayant cloné le second. Certains imaginaient qu'après la retraite de Gil Baillod en automne 1999, la fusion définitive interviendrait rapidement. A tort. Les deux titres restent tous deux sur le marché et depuis mardi ils s'y présentent même dans un nouvel habit graphique. L'Express, qui se targue d'être le plus ancien journal de langue française au monde – édité depuis 1738 – a troqué son titre noir pour un «frontispice» rouge. Vieux de cent vingt ans, L'Impartial, lui, renverse les couleurs pour se présenter avec des caractères bleu clair élancés. Le lifting doit permettre d'enrayer l'érosion du tirage des deux quotidiens, de L'Impartial en particulier.

Après avoir présenté mardi ses journaux relookés, l'administrateur délégué de la SNP, Fabien Wolfrath, a inauguré les locaux rénovés hébergeant L'Impartial à La Chaux-de-Fonds. «Nous avons acquis l'immeuble et investi 2,5 millions», explique-t-il, confirmant le maintien à terme du journal et de ses attaches chaux-de-fonnières, et excluant les conjectures prédisant la fusion. «C'est une étape stratégique, opérationnelle et psychologique importante», ajoute-t-il. «Nous avons repersonnalisé les deux titres, complète Mario Sessa, directeur des rédactions. Sur les huit pages régionales quotidiennes, six sont produites exclusivement pour chacun des titres.» Seules les pages 2 et 3, intitulées «Grand Angle» et traitant de l'actualité cantonale, sont identiques. A préciser que L'Express propose tout de même le condensé des infos des Montagnes, L'Impartial lui rendant la pareille pour l'actualité du Bas. Jamais un titre ne sort une info importante sans que l'autre ne la diffuse aussi, avec la même approche. Le sport, l'économie, l'actualité nationale et internationale et la partie «magazine» sont communs. «Nous avons revu l'organisation du journal, amené les informations pratiques dans les pages régionales, explique Mario Sessa. Les pages magazine sont inclues au premier cahier, tandis que l'actualité nationale et internationale passe au second, après le sport. La dernière page ouvre une tribune des lecteurs quotidienne.»

Les paillettes entourant la nouvelle formule, aérée, agréable et réussie, cachent cependant mal le malaise qui taraude la rédaction. «Nous n'avons pas été associés à l'opération», regrette un journaliste. «Il aurait mieux valu travailler le fond plutôt que la forme, dénonce une collègue. Ce n'est pas un lifting graphique qui cachera la faiblesse rédactionnelle de notre canard!» Arrivé du Journal du Jura le 1er septembre 2000, Mario Sessa avait suscité beaucoup d'espoirs, aujourd'hui déçus. «Il avait promis de s'entretenir avec tous les journalistes, relève Rémy Gogniat, président de la société des rédacteurs. Il ne l'a pas fait. Alors qu'il devait apprendre à nous connaître, il était à l'extérieur.» Une journaliste va jusqu'à déclarer: «Nous avons vu Mario Sessa à peine dix heures en six mois.»

«C'est mesquin, dénonce le concerné. Je suis toujours au boulot. J'ai des tâches de direction, je dois voir beaucoup de monde. Et cette nouvelle formule m'a accaparé.» Il réfute également l'accusation de brimade et de manque de stimulation de ses journalistes. «Il m'a reproché d'être trop curieux, même à l'interne», relève Rémy Gogniat. «Une rédaction de 55 personnes ne peut pas être composée d'autant de journalistes haut de gamme, rétorque Mario Sessa. Il y a des tâcherons et des rédacteurs qui font ce qu'ils peuvent. On me dit: il faut faire de l'enquête. Que ceux qui veulent en faire se mettent au travail. J'attends avec impatience.»

Une dizaine de départs

Depuis six mois, dix des 55 journalistes ont quitté la rédaction. «Tous avaient de bonnes raisons de s'en aller et l'avaient annoncé de longue date, relève Rémy Gogniat. Un regain d'enthousiasme en aurait peut-être retenu et certains départs auraient été moins tonitruants.» Une journaliste, engagée pour s'occuper d'Expo.02 – une chasse gardée qui avait irrité le reste de la rédaction – est repartie après quinze jours. «Plusieurs journalistes étaient dans la maison depuis des années, ils ont souhaité changer d'air avant d'y moisir», commente Mario Sessa, précisant les avoir tous remplacés.

Certaines voix reprochent aussi aux journaux neuchâtelois de ne pas donner de couleur au compte rendu politique, de ne pas se mouiller. «C'est faux, s'insurge Mario Sessa. Nous disons les choses et donnons notre opinion dans les éditos, même s'ils peuvent être différents entre L'Express et L'Impartial.» Mario Sessa promet cependant d'être dorénavant plus présent, «avec au moins un édito par semaine». «Et je saurai être plus exigeant avec ma rédaction», assure-t-il. Le feu couve, les critiques sont sévères et l'amertume latente. Personne ne se risque pourtant à parler de point de rupture.