[Une demi-douzaine d’historiens s’étaient permis de revisiter le personnage du général Guisan en 1995. Grande émotion dans la population. Roger de Diesbach rend compte de la polémique qui s’étend et rédige l’éditorial dans les colonnes du Journal de Genève et Gazette de Lausanne.]

« Les Suisses qui ont vécu la dernière guerre ont mal au cœur. Ils éprouvent aujourd’hui un amer sentiment d’ingratitude et d’injustice. Si l’on ne souffrait pas de cette étrange culpabilité d’un peuple privilégié, on les prendrait dans nos bras pour les consoler: «Allez, les aînés, en gardant la Suisse au-dehors de la guerre, vous avez magnifiquement fait votre devoir!»

Mais rien de pareil. Au nom de la vérité historique, on a bousculé leurs souvenirs, leurs convictions. On a même douté de leur bonne foi. Ils étaient convaincus d’avoir bien mérité du pays. Au lieu des remerciements attendus, ce sont surtout des excuses que les autorités fédérales ont présentées aux réfugiés refoulés durant la guerre.

Et maintenant, c’est le personnage de Guisan que les historiens dissèquent sans ménagement. Le général Guisan, symbole de l’unité nationale et de la résistance! Avec les mots du cœur, ce gentleman-farmer, qui se faisait passer pour un agriculteur, avait su dire aux Suisses de toutes les classes les mots simples et fermes qui rassurent. Il avait touché leurs sentiments, suscité leur admiration, réveillé leur fierté. Il est entré dans leurs rêves.

Alors que s’ouvrent les archives de 39-45, les historiens, au nom de la vérité, brisent ces rêves. Ils saccagent le jardin idyllique de leur mémoire et déboulonnent leur héros. C’est cruel, mais juste.

Encore qu’il y a historien et historien. Mais tous font mal, par métier. […] Qui a raison, des tranquilles ou des provocateurs? Ils seront moins jugés sur leur style que sur les faits publiés. Et ce sont probablement d’autres historiens qui le diront, dans cinquante ans. Aussi durement qu’ils constatent aujourd’hui qu’Edgar Bonjour, l’historien de la couronne d’après-guerre, a falsifié des rapports et dissimulé des preuves. Cela dit, la prétention de certains historiens à vouloir juger de l’intelligence de personnages historiques ou même de leurs élèves sidère toujours. A quel aune mesurent-ils l’intelligence? A la leur? Et la leur? Et celle du cœur?

Aussi cruels soient-ils pour nos apaisantes certitudes, les historiens doivent poursuivre leurs travaux. C’est indispensable pour la bonne compréhension de ce pays, avec ses zones d’ombre. Pour que Guisan ne disparaisse pas avec les souvenirs de ceux qui l’ont connu, ils doivent prendre place dans les livres d’histoire. Il survivra ainsi dans la mémoire de nos enfants peu soucieux du passé.

Demain, c’est notre génération qui passera au jugement de l’histoire. Qu’a-t-elle fait de l’héritage envié de pays épargné par la guerre? S’est-elle montrée plus solidaire, plus généreuse? La peur des autres que nos pères justifiaient par la guerre est-elle valable en temps de paix? Et qu’avons-nous fait du bonheur d’être Suisses? Demain, cruels, de jeunes historiens le diront. Heureusement! Aujourd’hui, ils sucent encore leur pouce.»