De mauvais esprits auraient pu déceler à la tribune, dans la magnifique cour Pétrarque de Montpellier, une illustration presque caricaturale du sujet traité, en l'occurrence les relations entre presse et pouvoir, accusés de façon récurrente d'entretenir de coupables connivences. Un couple – forcément incestueux – dans lequel s'immiscent les intellos, autres grands prêtres du débat public à la française. C'est qu'on était entre gens de bonne compagnie: aux côtés du patron de l'UDF François Bayrou, de Michel Rocard et du maire de Montpellier Georges Frèche siégeaient l'historien Jean-Noël Jeanneney, les philosophes Alain Finkielkraut et Françoise Gaillard, le tout sous l'affable houlette de Thomas Ferenczi, journaliste au quotidien Le Monde, coorganisateur, avec France-Culture, de ces quatorzièmes Rencontres de Pétrarque consacrées aux «Médias, grandeurs et servitudes».

Des discussions qui, comme le souligne Marc Riglet, secrétaire général de l'information sur Radio France et coordinateur de ces Rencontres, ont évité, sur la question du discrédit frappant à la fois la presse et le pouvoir, l'excès d'honneur comme l'indignité: «On pouvait craindre que des débats organisés par des journalistes sur les journalistes pèchent par une certaine complaisance. Cela n'a pas été le cas.» Et on ne fit pas non plus dans l'autoflagellation. Au risque, évidemment, de tomber dans un consensus un peu mollasson. Car on évita presque totalement les sujets qui fâchent comme «l'affaire Régis Debray», à peine évoquée…

Alors, chacun, au début de son intervention, se fendit d'un petit couplet – un peu convenu, il faut bien le dire – sur la «liberté de la presse, pilier de la démocratie». Nul ne traita ici les journalistes de chiens de garde, autrement dit de valets du pouvoir. C'est plutôt Serge Halimi, auteur d'un petit pamphlet justement intitulé Les nouveaux chiens de garde qui est accusé de participer à une entreprise de suspicion généralisée, notamment par Alain Finkielkraut qui dénonça «l'OPA menée par la gauche de la gauche sur la critique des médias».

D'autre part, à l'instar de Jean-Noël Jeanneney affirmant qu'on peut «résister à l'indécence», Georges Frèche refusa d'adopter la posture victimaire des politiciens harcelés jusque dans leur vie privée: «La violation de la vie privée est voulue par les hommes politiques, déclara-t-il. Je ne veux pas qu'on entre dans ma salle à manger et on n'y entre pas.» Et à Michel Rocard déplorant qu'un gouvernement, soumis à l'impératif de transparence, ne puisse, par exemple, mener dans le secret nécessaire les négociations internationales, le sondeur et politologue Roland Cayrol répliqua vertement que «si les négociations ne sont pas secrètes, c'est bien parce que les hommes politiques disent tout».

Du coup, sortant des habituels lieux communs sur la presse otage du pouvoir – et vice versa –, les intervenants ont mis le doigt sur deux tares du journalisme moderne. Chacun reconnut, alors que les médias n'ont jamais semblé aussi puissants, qu'ils font preuve d'un regrettable conformisme. Comme s'ils s'appliquaient à réaliser la prophétie de Tocqueville qui estimait que pour neutraliser les journaux, il fallait les multiplier. «Halimi et Bourdieu, constate Finkielkraut, analysent un phénomène bien connu depuis Tocqueville, celui de l'homogénéisation grandissante de l'opinion. Mais cette critique de ce qu'ils appellent la pensée unique, ils la mènent au nom de l'unique pensée vraie. Selon un schéma typique de la gauche radicale, ils réduisent la pluralité humaine à l'affrontement de deux forces, les maîtres et les esclaves, les bourgeois et les prolétaires. Pourtant, la tyrannie de la majorité est une question cruciale. Les éditorialistes sont devenus le parti de la réforme et du mouvement. Si le mouvement est notre destin, la liberté consiste peut-être à prendre le droit de s'arrêter.»

Quant à Françoise Gaillard, collaboratrice des Cahiers de médiologie de Régis Debray, elle déplora que certaines opinions n'aient pas droit de cité dans l'espace public et «finissent par disparaître du café du Commerce». Autre caractéristique d'un monde hypermédiatique, la tyrannie de l'instantanéité a été regrettée par tous, ceux qui y contribuent comme ceux qui s'y soumettent. «Cinq minutes après l'assassinat de Yitzhak Rabin, un journaliste, qui venait d'ailleurs de m'apprendre la nouvelle, m'a demandé de la commenter. J'ai refusé de dire des conneries à l'improviste.» En une anecdote, Michel Rocard, longtemps grand chouchou de la presse française, résuma une situation qui voit la nécessaire durée de l'action politique comme absorbée par la faim permanente du moloch télévisuel. «Avec la prédominance écrasante de la télévision, les grands fabricants de l'esprit public n'ont plus le sens de la durée», ajouta l'ancien premier ministre. Une maladie qui, comme le souligna Enrico Benedetto, très spirituel correspondant de La Stampa à Paris, a largement contaminé la presse écrite. Soumise il est vrai, de la part de ses lecteurs, au même effarant zapping que la télévision. «C'est vrai que la presse est pressée mais les lecteurs le sont encore plus. Si je veux que les miens me lisent, il me faut dès les premières lignes les attraper puis les assommer.» Une façon de rappeler que les défauts de la presse, comme ceux du monde politique, ont quelque chose à voir avec ceux de la société dans laquelle ils sont immergés. En somme, on a la presse qu'on mérite.

Les débats des Rencontres de Pétrarque seront diffusés les dimanches 8, 15, 22 et 29 août de 18 h 35 à 20 h sur France-Culture.