Andy Müller-Maguhn est le genre de personne qui, invitée à écrire une tribune pour la Frankfurter Allgemeine Zeitung, commence par décrire ainsi le média qui l'accueille: «Voici un quotidien populaire dans les cercles gouvernementaux. Je n'ai jamais supporté les gouvernements. C'est grâce à la vigilance de ma mère que je n'ai pas rejoint, à 11 ans, l'organisation terroriste d'extrême gauche Rote Armee Fraktion.» On fait plus accommodant comme entrée en matière.

Cet Allemand de 30 ans n'a pas la langue dans sa poche. Membre de la direction du Chaos Computer Club (CCC), la plus grande association de hackers en Europe, il est également le représentant de l'Europe au comité de l'ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers, souvent présenté comme le «gouvernement» d'Internet). L'élection de ce libertaire à ce poste, il y a un an, avait marqué une date importante dans l'histoire du Réseau: pour la première fois, cinq individus étaient élus démocratiquement par les internautes pour faire entendre leurs voix auprès de l'industrie et des gouvernements. Andy Müller-Maguhn était hier à Genève à l'invitation du Club suisse de la presse et du volet genevois de l'Internet Society pour évoquer l'avenir du Net.

«Ce sont la conscience, la liberté de l'information et le besoin de transparence qui motivent le hacker», a insisté Andy Müller-Maguhn lors de sa présentation du CCC hier. Son souci: laver la définition du hacking de toute activité criminelle, imputable aux crashers, par exemple, définis comme des personnes qui se livrent au «vandalisme via des outils informatiques pour compenser une frustration». Le CCC a eu 20 ans récemment. Une période assez longue pour que ses membres se voient comme «faisant partie du système». Alors que dans les années 80, «le hacking était le seul moyen d'apprendre comment fonctionnent les réseaux informatiques, rappelle Andy Müller-Maguhn, puisque nous n'y avions simplement pas accès».

Le Temps: Comment faire passer dans la sphère publique la connaissance que vous avez emmagasinée ces vingt dernières années?

Andy Müller-Maguhn: Nous le faisons déjà. En donnant des conférences, en publiant un bulletin trimestriel, nous alimentons le flux de l'information. Nous pensons que les gens doivent apprendre par la pratique. De plus, nous sommes entendus par le gouvernement allemand sur des enjeux techniques. Notre travail avec la presse a été utile. Nous sommes souvent interrogés et cités. C'est un travail d'éveil des consciences aux enjeux liés à la technologie. Au moins, aujourd'hui, les politiques ne peuvent plus nous ignorer ni ignorer ces questions.

– Vous êtes libertaire mais pensez-vous que le Net ne doit obéir à aucune loi?

– Nous en discutons beaucoup au sein du CCC. L'un de nous a dit: «Oui, avoir des lois, ça me va. Mais je les ignore.» Si un passage clouté est rouge et qu'il n'y a aucune voiture à l'horizon, pourquoi attendre? Cela dit, je pense qu'il existe des secteurs où le gouvernement pourrait intervenir. Sur l'accès à l'information, par exemple. Je pense qu'il devrait également financer les projets qui s'occupent de développer des logiciels libres, ce qu'il fait en partie en Allemagne. Mais sur les questions de sécurité, en tout cas pas. Les ordinateurs et le réseau n'ont pas été construits pour être sûrs à 100% et ils ne le seront jamais.

– Vous êtes membres de la direction de l'ICANN depuis un an. Quel est votre bilan?

– Pas si insatisfaisant. L'ICANN est un lieu influencé par beaucoup d'enjeux: économiques, gouvernementaux, et pas seulement américains. Par conséquent j'ai eu besoin de temps pour assimiler leur langage. Mais au bout du compte, nous avons réussi quelques bons coups, ce que personne n'attendait. Récemment, par exemple, nous avons éjecté les gens de l'Organisation mondiale pour la propriété intellectuelle du groupe de travail sur l'internationalisation des noms de domaine. Mais de manière générale, je ne suis pas optimiste sur les questions de transparence dans le travail de l'ICANN. Sa dépendance vis-à-à vis du gouvernement américain reste une question centrale.