Déjeuner avec Abir Oreibi

Lift15, ventilateur d’innovations

La 10e édition du raout dédié aux idées percutantes nées des technologies et des arts numériques se tient du 4 au 6 février à Genève

Rencontre avec sa présidente devant un barbecue coréen

Elle entortille une mèche de ses cheveux et balaie son smartphone du pouce. La brune flamboyante ponctue l’attente en quittant l’écran tactile des yeux pour saluer du regard des têtes familières venues déjeuner à la Maison de ­Corée. Le restaurant niché au cœur du quartier de Saint-Gervais, à Genève, est le QG d’Abir Oreibi, présidente des conférences Lift. Soit le grand raout annuel dédié à l’innovation numérique, dont la 10e édition se tiendra du 4 au 6 février au Centre international de conférences (CICG), à Genève.

A 45 ans, Abir Oreibi est l’unique workaholic qui pourrait se targuer de métamorphoser chaque année la Cité de Calvin en incubateur d’idées percutantes nées du Web, des nouvelles technologies, des arts numériques mais aussi de la Net-économie. A 12h30 ce jeudi 29 janvier, la présidente de Lift n’est pas réceptive au compliment. Elle focalise son attention sur le menu qu’elle connaît de toute manière déjà par cœur.

Nous mettons sans attendre une option sérieuse sur le bulgogi – le barbecue coréen de viande de bœuf marinée – à partager à deux. On l’agrémentera d’un banchan (plateau d’accompagnements) et de deux bols de riz.

Avec les entrées, la conversation s’anime autour de l’ICT Venture Night, le concours organisé dans le cadre de Lift ouvert aux start-upers innovants. La femme d’affaires sourit: «On atteint la parité cette année, c’est la première fois que l’on a autant de femmes inscrites. Bon, nous avons dû un peu aller les chercher», avoue-t-elle.

Abir Oreibi ne s’en est jamais cachée. «J’ai appris que j’étais enceinte de mon premier bébé à l’âge de 24 ans pendant la période d’essai de mon premier job.» Elle éclate de rire. Aujourd’hui, la présidente de Lift a cinq enfants au sein d’un foyer recomposé et un CV prestigieux.

Née en Libye, Abir débarque à Genève à l’âge de 5 ans. En 1992, elle s’envole pour Hongkong et travaille à l’Institut pour la recherche internationale (IIR). Puis à Bangkok. A 27 ans, Abir s’installe à Shanghai, où elle étudie le chinois et cofonde Bizart, une organisation centrée sur les artistes émergents chinois. En l’an 2000, elle ­migre à Londres pour y inaugurer le bureau d’Alibaba.com, le plus grand groupe d’e-commerce chinois. Rebelote à Genève deux ans plus tard. En 2011, elle investit dans le capital de Lift et en prend la présidence, après le départ de Laurent Haug, le fondateur des conférences en 2006.

A la Maison de Corée, les fines tranches de bœuf cuisent à feu doux sur la pierre chaude. Le temps nécessaire, pour Abir, de revenir sur ses contributions à l’aventure Lift: «Dès sa création, ce rendez-vous s’est toujours voulu comme le lieu où l’on identifie les projets et les idées d’influence dans le futur. Cela fait partie de notre ADN. Mais il manquait un aspect crucial: la réalisation d’idées. Lift, c’est désormais le lieu où l’on identifie les tendances, mais aussi où on les réalise.»

Lift a donc 10 ans. L’heure d’un premier bilan. Surtout, l’occasion, pour Abir Oreibi et son équipe, d’insuffler de nouvelles orientations à l’événement: moins de conférences et davantage d’interactions, des salles plus petites et de formats plus courts: «Nous voulions casser le côté unidimensionnel du rendez-vous et renforcer son rôle de facilitateur entre les acteurs clés du numérique. Pendant trois jours, ils se rencontrent, apprennent, échangent et créent. C’est très bien d’écouter un intervenant passionnant. C’est encore mieux si la communauté contribue à la création de projets.»

L’ère est donc à la circulation des idées et des savoir-faire: c’est le fameux «Make Innovation Happen», devise historique de Lift qui se veut cette année le ventilateur de l’innovation numérique, pour que celle-ci «existe en dehors des conférences». Designers, artistes, étudiants, entrepreneurs, hackers, gourous numériques ou politiciens: l’audience de Lift est particulière par sa mixité.

Au fil des éditions, Abir a vu le potentiel de faire travailler ensemble des profils que tout oppose a priori. Pour les dénicher et identifier les thématiques porteuses de créativité, Lift se démultiplie et s’exporte à l’étranger: la ­Corée du Sud, le Brésil, la Chine en septembre dernier. Peut-être l’Inde à la fin de 2015. Abir Oreibi mise beaucoup sur les pays émergents, porteurs d’innovation. «La Chine, par exemple, n’a plus cette image de pays producteur de masses d’objets bas de gamme. Les scènes numériques y sont extrêmement créatives. Les Chinois produisent une idée géniale en deux, trois mouvements. Ils en vendent 5000 pièces, puis passent à la deuxième idée. C’est très stimulant.»

Si la femme d’affaires brise les frontières nationales pour créer des ponts, elle n’en délaisse pas pour autant la Suisse. Des mini-Lift thématiques voient petit à petit le jour aux quatre coins du pays. Comme à Bâle, en novembre dernier, sur les sciences de la vie. Mais aussi à Berne, le 18 mars prochain, pour le Lift sous la Coupole axé sur la Net-économie. Un rendez-vous coorganisé par le groupe parlementaire pour les start-up initié par le PLR vaudois Fathi Derder. «Nous voulions sensibiliser les députés aux défis, réalités et opportunités des start-upers suisses», explique Abir Oreibi.

La présidente de Lift cite en exemple les frictions générées par les services de voiturage Uber ou de location d’appartements Airbnb. «Le politique lutte sans raison contre l’économie de partage, alors que la solution réside dans la modification de nos lois. Ce sont les députés qui définissent le cadre législatif. Si, grâce à Lift sous la Coupole, ils comprennent mieux les enjeux, c’est gagné.»

Abir Oreibi sort du restaurant, allume une cigarette et rappelle qu’en 2015, l’innovation numérique irrigue tous les canaux de notre société – le politique, l’économie comme la culture et la santé.

Lift inaugure l’ère de la circulation des idées et des savoir-faire, en Suisse, mais aussi dans les pays émergents